Pas dans ma cour!

Le beau temps semble s’installer et enfin je vais pouvoir m’installer dans ma cour et en jouir quelque peu dans une des multiples patentes conçues exprès pour se reposer le fessier dedans, mais dehors. Hamac, chaises longues, chaises adirondak, chaises berçantes, coulissantes, balançoires, chaises de patio. . .

Mais il m’apparaît soudainement évident que je ne serai pas le premier à en profiter. Je m’enfarge dans les trous laissés par les mouffettes qui chassent nuitamment le ver blanc, les longs tunnels creusés par les taupes qui ne regardent définitivement pas où elles vont, les trous de siffleux, les innombrables monticules de sable érigés par les fourmis, les nids de guêpe dans les poteaux de piscine, les nids de suisses, les trous de crapauds, les crottes de raton-laveur, les tas de rippe de bois arrachée aux arbres par les grands pics. Ça va faire! C’est qui qui paye les taxes ici? Ne devrait-il pas y avoir une loi contre toutes ces calamités? Je pense que je vais joindre le célèbre mouvement des NIMBY – Not In My Back Yard (pas dans ma cour), un groupe de citoyens quelque peu désoeuvrés mais bien intentionnés et organisés qui s’opposent aux choses qui pourraient se passer dans leur cour et préféreraient grandement que ça se passe dans la vôtre, spécialement si elle est assez loin de la leur. Ou les cervelles totalement flambées qui se sont regroupées récemment en Colombie-Britannique sous le nom des BANANA – Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anything … or Anyone (Ne construisez rien près de quoi que ce soit ou de qui que ce soit). J’hésite entre les deux mouvements.

Je ne suis pas certain de ce qu’on pourrait venir installer dans ma cour inopinément sans que je m’en aperçoive, je vis dans un trou perdu et je suis loin de la rue quand même, mais force est-il d’admettre qu’un rien risquerait d’enflammer ma dissension sociale, d’allumer le NIMBY ou le BANANA en moi. Je ne parle pas ici des horribles statues de jardins qu’on tente de nous imposer dans les grandes surfaces, des classiques flamants roses en plastique ou des petits nègres qui pêchent dans le gazon, des marguerites illuminées nuitamment au solaire, des faces d’hurluberlus à coller au tronc des arbres, des petites fontaines qui ont de féériques petites lumières de toutes sortes de couleurs en alternance le soir, tout ceci est à la limite acceptable et inoffensif.

Non, je pense plutôt à de gros ouvrages, des lignes à haute tension, des tours à micro-ondes, une autoroute à 12 voies, des sites d’enfouissement de vidanges toxiques, des parcs d’éoliennes, un Wal-Mart et toute cette sorte de choses. Premièrement ma cour est grande mais pas tant que ça et deuxièmement quelle partie de ma propre cour chèrement gagnée devrait être sacrifiée au progrès qui améliorera la vie des jeunes générations à venir au détriment de la mienne finalement? Qu’ils s’en trouvent un bon spot pour planter leur pompe à gaz de schiste, petits morveux.

J’utilise ma cour à son plein potentiel déjà, n’en jetez plus la cour est pleine, mes trois cabanons refoulent et on sous-estime toujours l’espace que peut utiliser une piscine hors-terre quand on compte toutes les gogosses qui viennent avec. Je dispose d’installations en bois traité icitte et là, des pierres et des dalles, je plante des choses qu’on mange ou qu’on ne fait qu’admirer ou désherber, je tonds des choses, j’en brûle dans le poêle qui chauffe la piscine ou dans un de mes deux pottes à feu en vieille brique recyclée, je me bats contre les maringouins ou contre la famille et les amis aux couilles, aux washers et aux fers, je ramasse les branches qui tombent, je regarde aller et venir des petites bêtes et les petits oiseaux et même des assez gros parfois.

Je n’ai entendu parler de rien de précis à date mais je reste à l’écoute. Ça arrive à bien d’autres si on se fie aux nouvelles en continu ou au fil Facebook, ça pourrait fort bien m’arriver dans ma cour à moi aussi. La prudence et la vigilance ne sont jamais vaines. Vais-je aller jusqu’à m’armer? Un bon matin je pourrais me lever, saper bruyamment ma première gorgée de café trop chaud pour ne pas me brûler les babines, paisiblement et sans méfiance regarder distraitement vers la porte patio pour m’apercevoir que BOUM, pendant la nuit un salaud a construit son usine d’engrais chimiques directement sur ma belle plate-bande d’hostas! Ah, non, pas dans ma cour!?! Et quand c’est bien planté une usine d’engrais chimique, on ne se débarrasse pas de ça si facilement, c’est pas des pissenlits. Il n’est jamais trop tôt pour se préparer à la guerre si on veut la christ de paix dans notre propre cour.

Je me demande si le NIMBY ou les BANANA vendent des cartes de membres, ou des beaux fanions colorés à leur effigie pour planter de chaque côté tout le long du driveway, ce serait cool.

 

Flying Bum

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Les déboîtés

Le vent du nord soufflait franc-sud rue de Gaspé, déserte à cette heure, nuit sans lune sur Montréal qui luisait sous un glacis de vieille pluie froide pas encore séchée. Des nuées de feuilles se soulevaient comme des volées d’étourneaux et tourbillonnaient un moment dans les airs avant de finir leur danse au sol dans une chorégraphie en rase-mottes zigzagants. Ou collaient sur les pare-brises suintant.

Rideau inespéré offrant une meilleure chance de ne jamais être vu à l’homme assis calmement derrière son volant. Le vieil homme avait patiemment attendu la tombée de la nuit dans sa bagnole stationnée illégalement dans une zone réservée aux résidents. Il n’avait évidemment pas la vignette. Il avait longuement écouté une ligne ouverte bien connue histoire de passer le temps et de voir venir la noirceur, félicitations pour votre beau programme et bien le bonsoir, on vous aime beaucoup à la maison. L’animateur répétait sans fin, monocorde: “Madame, madame, madame, madame, . . .” à une auditrice frustrée de voir son joueur préféré parti poursuivre sa carrière à Boston ville-ennemie maudite.

Il craignait moins de voir apparaître un préposé aux contraventions que le propriétaire de la maison devant laquelle il était illégalement installé. L’autre n’avait jamais possédé la moindre automobile de sa vie. Ou la police. La police verrait peut-être la boîte, la fouillerait qui sait? Poserait des questions. Il était venu en éclaireur quelques jours auparavant s’assurer que l’autre habitait encore là. Bien des années s’étaient écoulées tout de même. Et à l’heure où les ronds-de-cuir rentrent à la maison, il l’avait bel et bien vu, reconnu. Son coeur a pincé sec un moment. L’autre vivait toujours là, seul avec ses bibittes, marchait en se marmonnant des choses à lui-même la tête basse, sa ridicule sacoche de gars sous le bras. Il était bien à la bonne place, seulement il était vingt ans plus tard, vingt ans plus vieux. Mais tout semblait être exactement comme si on y était encore, ce soir de triste mémoire, maudit entre tous, revenu pour enfin en écrire l’épilogue.

Tellement de temps était passé par là depuis, souvent sur les paumes endolories, les coudes râpés, sur des fesses échauffées, le temps de tout oublier. Le temps d’y repenser, de ronger son frein, puis d’oublier à nouveau, de dire merde, que le diable l’emporte, qu’il crève. Le temps de souffrir encore un peu. La douleur avait été trop vive, la lame était pénétrée trop profondément dans ses chairs pour espérer une guérison rapide, pour espérer toute forme de guérison finalement. Puis la pensée obsédante revenait, insistait. Il fallait faire quelque chose récitaient des petites voix. Vingt ans, c’est long. Le jour “J” était venu enfin, déguisé en soir d’automne venteux. La vengeance était hors de question mais un peu de drame aura toujours sa place pensait-il. Il y avait tellement longtemps qu’il en rajoutait dans sa grosse boîte de chocolat Black Magic en métal noir qu’elle était maintenant probablement devenue une pièce de collection. Une éternité que ça ne se voyait plus des chocolats en boîte de cinq livres. La marque existait-elle encore seulement? Tellement longtemps qu’il ne comptait plus la somme lentement accumulée dans la boîte. Il s’y trouvait assurément quelques billets verts d’un dollar ou des vieux deux piastres en papier brun. Toute la somme y était, le couvercle fermait à peine. Une bonne somme, quand même. Pas que des deux et des unes là-dedans, oh que non.

Une noirceur suffisante et fort assurément le goût d’en finir une fois pour toutes lui donnèrent le go. Il retira les clefs du volant, tout s’éteignit, sons et lumières. Il prit la boîte de Black Magic avec lui et quitta la voiture en fermant délicatement la portière pour ne rien ameuter. L’autre était propriétaire du bloc, gros triplex de brique typique du quartier Villeray, trois logis superposés sur autant d’étages, avec son grand escalier au garde-fou de fer forgé qui partait du trottoir et allait rejoindre le balcon du deuxième où de là une porte donnait accès au logis du deuxième, une autre au logis du troisième par un escalier intérieur. L’autre habitait le deuxième contrairement à tous les propriétaires qui occupaient généralement le rez-de-chaussée, à tout seigneur, tout honneur. Mais l’autre, lui, préférait de loin collecter le gros loyer qui vient avec les avantages d’habiter le premier plancher. Il habitait le deuxième qui rapportait généralement beaucoup moins. Que le troisième, même, où la vue imprenable sur le centre-ville venait en rajouter au loyer de base. L’autre, pourrait-on dire, avait peur d’en manquer un jour, de l’argent. Et pourtant. L’un aurait payé cher pour voir la gueule de l’autre plus tard, mais ce n’était pas là l’idée. S’imaginer les choses constituait davantage son pain et son beurre, les petits délices de son âme de rêveur. La réalité pouvait se faire si décevante parfois.

Ce n’était définitivement pas un bon soir pour grimper les marches deux par deux et risquer de réveiller le bloc ou de se briser un os dans l’escalier. Il monta les marches du bout de ses pompes comme si elles étaient de fines tablettes de cristal en s’agrippant systématiquement à la main courante. L’ascension semblait interminable, entrecoupée de forts coups de vent pendant lesquels il s’immobilisait complètement pour mettre sa main libre sur la boîte de chocolats Black Magic, en cas. Sur la dernière marche, il examina longuement l’état des planches du balcon, tentait de localiser du regard la boîte aux lettres. D’une part, le vertige l’accablait de plus en plus en vieillissant et même cet escalier plus qu’ordinaire avait fait grimper son rythme cardiaque et son coeur fit un tour supplémentaire quand il se rendit compte que le logis de l’autre n’avait pas de boîte aux lettres. Il vit, et se calma les émotions d’autant, le typique passe-lettres dans le bas de la porte, ouf. Il s’en approcha à quatre pattes pour ne pas projeter son ombrage devant la fenêtre derrière laquelle l’autre dormait probablement. Il déposa la boîte de Black Magic par terre devant lui sur la carpette de chanvre hérissé. Elle ne passait pas dans la fente, c’était d’une évidence. Il ouvrit le couvercle de la boîte à pentures en s’assurant de le placer entre le vent du nord et les billets. À la première tentative, une bourrasque bien placée le fit paniquer et il referma le couvercle prestement. Puis s’y remit une fois pour toutes. Une petite pile à la fois, il tenait d’une main la porte à bascule du passe-lettres puis poussait les billets pour s’assurer qu’ils étaient tous passés et il observait la pluie de billets se déposer éparse sur le sol du vestibule. Puis une autre petite liasse, puis une autre petite liasse. Le vent faillit en emporter une, un ou deux billets s’envolèrent. Au diable, pensa-t-il, ça lui fera ça de moins, c’est tout. Et une autre petite liasse, et une autre petite liasse. Il voyait le fond de la boîte maintenant. Il serait bientôt sauf, délivré, et rigolait en-dedans de lui à l’idée que l’autre aurait pu appeler la police pour se plaindre de s’être fait nuitamment introduire plein d’argent par la craque de la porte.

Une sensation étrange l’envahit tout de même, vive et soudaine. Normal, l’ordinaire prend le bord d’un point de vue des sensations lorsqu’on atteint cette sorte de borne inévitable plantée depuis longtemps sur l’accotement de notre destinée, un rideau enfin levé puis retombé sur des scénarios si inlassablement répétés. Mais c’était tout autre chose. Il leva légèrement les yeux et vit une masse nouvelle dans le vestibule. Une chaleur intense lui partit du cou, descendit tout le long de sa colonne puis remonta prestement à son cerveau sonner l’alarme, semer la terreur, carrément. Une forme noire immobile et incommodante se trouvait dans le vestibule derrière le rideau de la porte, grande silhouette d’homme. Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

La ville avait aménagé ce petit parc suivant le modèle des squares européens d’une autre époque. On l’avait d’ailleurs baptisé du nom d’un obscur poète florentin pour flatter les italiens qui avaient jadis peuplé ce quartier en grand nombre. Un bâtiment d’à peine cent pieds carrés, une vespasienne condamnée depuis belle lurette qui offrait dans le coin du parc un refuge contre le vent. Ça et l’épais buisson de chèvrefeuille qui délimitait le fond de ce coin de verdure dans la ville grise formaient une petite enclave de paix à l’abri des soucis. L’itinérante était installée là, assise au pied du mur. Plusieurs des sacs qu’elle transportait partout avec elle avaient été mis à l’abri sous la haie, les plus précieux restés près d’elle. Les yeux dans le vide, elle se payait un cinéma imaginaire lorsque d’aventure un essaim de feuilles mues par le vent venaient lui offrir un grand ballet juste pour elle. Elle leur marmonnait l’accompagnement tout bas. Sur un fond de ciel bleu-mauve, les danseuses écarlates, orangées, jaunes, allumées par le lanterneau de la vespasienne, peignaient devant ses yeux des Riopelle dansants avant de venir se déposer à ses pieds. Puis d’autres revenaient en rafales et dansaient encore pour elle. Entre deux actes, au sol à travers les danseuses aux couleurs de feu gisant épuisées, deux taches violettes avaient atterri doucement devant la vieille dame soudain ébaubie. Venus d’on ne sait où, deux beaux billets de dix piastres avec la reine dessus.

Olivette, ciboire, qu’est-ce que tu viens faire dans mon histoire? Je t’avais bien averti, on ne retouche plus jamais à ce sac-là. Jamais. Pas celui-là. Remballe-moi tout ça, fais trois-quatre noeuds avec les poignées et enterre-le en dessous de la pile. Il y a de très grosses blessures dans le fond de ce sac-là, laisse ça là. À part ça, depuis quand tu as le droit de t’inventer des rôles? Dois-je te rappeler que tu ne vis que dans mes songes tordus? Une bouteille de rouge et tu n’existes même plus.” J’étais hors de moi.

Bon, des menaces!” répliqua Olivette. Olivette est une bag lady, clocharde céleste et mal engueulée qui en mène large et qui squatte depuis des lunes la tête de l’autre et qui se charge d’ensacher ses mémoires soufrantes par petits tas bien classés.

“Tu sais comment j’aime le chocolat, je n’ai pas pu résister quand j’ai vu la boîte. Cinq livres de chocolat, y as-tu pensé? Ensuite, je l’ai ouvert et j’ai commencé à réaliser ce qu’il y avait dedans vraiment, on est loin du chocolat. Et ça n’avait pas l’air de ton histoire pantoute, rien de personnel en tous cas. D’abord, les bouts sont tout mélangés mais ça, c’est bien toi, on te reconnaît. Mais lui, le “il”, le vieux, l’un et l’autre, qui est qui là-dedans?, c’est personne tout ce monde-là en fin de compte, non?” questionnait la clocharde confuse, avec insistance.

Il ne s’était jamais vraiment arrêté rue de Gaspé avant. Dans ce coin-là, les frênes matures formaient une voûte impressionnante au-dessus de la rue. L’automne devait y être magique. L’autre y avait acheté un triplex plus tôt cet été-là après avoir été locataire une bonne partie de sa vie, depuis qu’il avait enterré son père, il y avait de cela une bonne vingtaine d’années. Lui s’était stationné de l’autre côté de la rue selon ce qu’il avait compris des affichettes de stationnement kafkaïennes typiques de Montréal.

L’un et l’autre s’étaient connus un peu sur le tard. À l’âge où on commence à peine à devenir des hommes. À l’âge où l’innocence se meurt déjà sous le poids de bien des choses déjà inventoriées dans la liste des pas jo-jo. Et lourdes quelquefois même. Quasi impossibles à réparer déjà. Ils partageaient beaucoup de ces coups de Jarnac du destin. Mais de toutes ces choses que la vie plaçait devant ou laissait derrière eux, ils ne s’en parlaient jamais vraiment. Ni l’un ni l’autre. Muets. Tout cela se passait dans le non-dit d’une amitié profonde. Ils avaient tout deux goûté un peu du même crottin collé dans le fond du poêlon de la vie. Ils avaient ce genre de conversations sans mots où tout s’entend. Ça leur donnait aussi une fâcheuse tendance à vouloir endormir le mal de temps en temps, faire sortir le méchant. Quand les jeunes coqs en goguette s’endormaient dans leurs ronds de bave d’avoir trop fêté et que l’autre les réveillait pour les mettre dehors, que les gars de banlieue couraient après les taxis désespérément sur Pie-IX, frustrés d’avoir manqué le dernier bus, il ne restait souvent que l’un et l’autre pour refaire le monde de but en blanc ou plus bêtement finir les bouteilles abandonnées là par tout un chacun. Et là, ils pouvaient dépasser tranquillement les bornes, s’imbiber, s’enfumer, quelquefois jusqu’au délire. L’autre partait ensuite se coucher et l’abandonnait à un vieux divan dans un recoin de la cave, asile pour les âmes en peine. Tout cela semblait si loin derrière maintenant. Un jour, il a bien fallu devenir des hommes. S’assagir un peu. Et le temps disperse toujours un peu les hommes aux quatre vents. Mais chacun d’eux savait toujours à peu près où se trouvait l’autre.

Il était comme paralysé dans sa voiture et n’osait pas en sortir. Un noeud lui serrait la gorge, son torse endurait une pression insoutenable, l’angoisse était en train d’avoir sa peau. Et la honte. Une honte sans nom, de celles qui se nourrissent de l’indigence, des pétrins sans fond dans lesquels on pouvait se plonger soi-même à force de négligence, de faiblesse. La gêne que seul l’argent a le pouvoir d’engendrer. La honte qui tue. L’autre n’aurait jamais pu s’enliser dans cette vase-là. Il avait depuis longtemps compris que l’argent était le nerf de la guerre, il avait vu son père vivoter sur des salaires de misère, s’était juré qu’on ne l’y prendrait jamais. On ne le surprendrait jamais, oh grand jamais les goussets vides. Lui, il aurait voulu se trouver n’importe où sur cette foutue planète plutôt que là, rue de Gaspé, à aller accomplir la seule démarche qui lui semblait maintenant possible de faire, s’humilier encore un peu plus.

Quand l’insignifiance des choses qui se racontaient à la radio de bord lui devint insupportable, il tourna la clef du volant et le supplice s’arrêta avec le ronronnement du moteur. C’est davantage un automate qui ouvrit la portière pour s’extirper de la Chevrolet. La chaleur humide de la canicule urbaine lui sauta à la gorge, contraste sauvage avec la cabine climatisée, et les genoux lui fléchirent. Le tunnel superbe manquait d’air, il étouffait. Il appuya ses deux mains sur le capot un moment pour reprendre ses esprits et laisser fuir les picots noirs.

Il reprenait encore lentement ses forces, retrouvait la vue et ses autres sens au bout d’une longue période sombre où l’avait conduit une interminable maladie à soigner, maladie qui avait eu raison de sa douce. Elle avait toujours administré le ménage, lui était nul à chier avec les chiffres, une dépression sévère qui avait suivi, les mauvaises surprises d’une succession acceptée à la hâte sans vraiment connaître l’état des lieux, les dettes et toute cette sorte de travers épineux et de sagas familiales. La ville réclamait maintenant ses clés de maison pour quelques dollars de taxes impayées. L’autre saurait encore l’accommoder, s’était-il dit, une fois de plus, bien que l’argent n’est-il pas aux vieilles amitiés ce que la cigüe est aux amours trahis?

Il traversa le long tunnel désert, repéra la bonne adresse civique et regarda par deux fois son papier, les propriétaires n’habitent-ils pas le rez-de-chaussée habituellement? Il entreprit l’escalade des marches grises du long escalier, une à une comme un chemin de croix, se demandant à chacune d’elles s’il ne tournerait pas les talons. Mais il se rendit à la porte, il tourna la bobinette d’un autre âge et l’autre l’attendait déjà au bout du son de la cloche mécanique. Accolades précipitées, quelques banalités et déjà ils étaient installés à la table. Leur apparurent chacun une bonne bière froide dans un long verre suintant comme dans les publicités. L’un et l’autre ne s’étaient pas vus depuis les funérailles.

L’un veuf, l’autre était redevenu le vieux garçon que tous voyaient depuis toujours en lui et il vivait maintenant seul à nouveau.Sa douce des dernières années envolée avec un artiste miséreux mais soi-disant génial. À le regarder, il devinait bien que l’autre devait encore à l’occasion retourner de l’autre côté des délires voir s’il s’y trouvait encore quelqu’espoir.

Encore une fois, ils semblaient coller ensemble dans le fond du poêlon merdeux du destin. De bière en bière, ils en ont sifflé quelques-unes à la vie dont celle de trop comme toujours. L’alcool transformait l’autre à la vitesse grand V, le crâne rose et nu et le front lui perlaient à grosses gouttes, il ramenait aux dix secondes ses lunettes qui glissaient le long de son appendice nasal impressionnant et luisant de sébum. La bouche s’était empâtée, le discours avait repris cette bonne vieille incohérence à la limite violente qu’il lui connaissait depuis toujours.

Affrontant ses démons, à genoux sur sa gêne et tout nu dans sa honte, il déballa son pénible imbroglio et en appela à leur vieille amitié encore une fois. Il savait d’instinct que la situation embarrassait l’autre autant que lui. Au bout d’un moment, l’autre sortit sa ridicule sacoche de gars, en sortit en marmonnant un chéquier et se mit à griffonner, les yeux exorbités, excédé. En lui lançant presque au visage le bout de papier qui pour lui pesait le poids d’une maison, il lui beugla: “Tiens, je t’en donne rien que la moitié, prends ça puis va-t-en. Je suis certain que je ne te reverrai plus jamais la face de toutes façons, tu ne me rembourseras jamais.”

Et il est reparti sans un mot, assommé. L’autre l’avait comme achevé. Tué.

Il avait longuement déambulé dans la chaleur torride de ce maudit après-midi d’été cherchant à se recomposer, à examiner ses options. Comme si la traître blessure d’amitié ne l’avait pas frappé assez raide, une autre saynète humiliante l’attendait quelque part sur terre, une autre moitié de somme à trouver et cela pesait huit tonnes sur ses épaules. Ça ou le poids d’une maison. En retrouvant sa Chevrolet au bout de sa triste course, son visage était encore décomposé, les yeux rougis. Une contravention battait au vent sur le pare-brise. Évidemment.

Il n’avait pas remarqué la vieille dame au dos arqué qui s’avançait vers lui poussant devant elle un paquet de sacs dans un pousse-pousse de toute évidence ramassé aux vidanges. Tout près de lui maintenant, elle l’observait avec une douce compassion au fond des yeux. “Voyons donc pauvre monsieur, mettez-vous pas dans un état pareil pour un hostie de ticket!”, lui dit-elle.

“Ciboire, Olivette, tu comprends rien ni du cul ni de la tête, qu’est-ce que tu fais encore dans l’histoire?”  Olivette était frustrée, elle voulait savoir le fin mot, qui était qui?, qu’est-ce qui est arrivé au gars dans le vestibule la face dans le cash?, la dette avait-elle été remboursée?, les amis s’étaient-ils retrouvés? 

“Je te l’avais dit Olivette, de ne jamais rouvrir ce sac-là. L’argent et l’amitié, ça ne se mélange pas, ensemble ça surit, ça caille, ça finit par sentir la mort. Le début de l’histoire n’a pas de fin parce que ce n’est pas la fin de l’histoire, ce n’est peut-être même pas une histoire, pas encore du moins, ou ça ne l’a jamais été. Il faut savoir lire entre les lignes, démêler le vrai du fantasme. Remets tout ça dans le sac et on en parle plus, s’il vous plaît, s’il vous plaît.”

Mais elle rongeait son frein solide. “Non, tabarnak, je ne vais pas laisser ça de même. Je retourne dans le parc, donne-moi l’adresse de l’autre, je vais aller le voir, j’vas y parler moé christ, ça ne se fait pas des affaires de même.”  Elle était déchaînée.

Vues les circonstances particulières j’ai quelque peu renié mes propres règles. “OK, d’abord, tu veux une fin? Tu veux un beau petit rôle dans la fin? Si tu me promets de remettre la boîte dans son sac, de rattacher le sac et de le remettre dans le fond du tas pour toujours, assis-toi je vais conclure, juste pour toi.”

Un gros YES, répondit-elle le sourire large comme un gros truck. “Promis juré !”  Et elle faillit me cracher sur le pied.

Avant qu’il n’ait eu le temps de déplier ses vieux genoux et de se remettre debout en appuyant ses mains sur la porte, la lumière jaillit de partout en même temps que la porte s’ouvrait d’une claque devant lui. Il perdit appui et s’écrasa lamentablement, le visage dans la petite montagne de billets, aux pieds de l’autre bien debout les orteils dans le fric éparpillé.

Un long et malaisant silence a immobilisé la scène un temps, le temps que tout un chacun réalise ce qui se passait là. En ouvrant précipitamment la porte, un vacuum vers l’extérieur avait emporté avec lui quelques billets. L’autre criait: “Fuck, tasse-toé, le cash s’en va!”. En le contournant, il s’était mis à chasser désespérément le dollar comme autant de papillons fous d’un bout à l’autre du balcon dans une chorégraphie déjantée digne de Béjart. Lui s’enfuit dans la confusion en descendant les marches deux par deux, au diable les locataires qui dormaient. L’autre ne l’avait pas reconnu de toute évidence. Vingt ans pas de son, pas d’image, c’est pas rien. Lorsqu’il atteignit le trottoir, l’autre s’était avancé sur la balustrade et criait à celui d’en bas: “T’es qui toé, c’est quoi cet argent-là, d’où ça sort? Qu’est-ce qui se passe icitte à soir, ciboire?”

Lui s’est immobilisé sur le trottoir, il savait que la pénombre protégeait son visage. C’était écrit dans le ciel qu’il ne lui reverrait jamais plus la face. Il regarda l’autre en haut sur le balcon du deuxième et lui dit simplement: “Fais ce que tu veux avec, c’est toute à toé ce beau fric-là! Sais-tu quoi? Marche jusqu’au parc, il y a une vieille folle qui est assise à côté de la vespasienne. Ça fait longtemps qu’elle ne s’est pas lavée, elle sent pas bon. Amène-là chez vous, prête-lui ta douche. Avec le fric, va lui acheter une belle robe chez Ogilvy, des beaux souliers à talons hauts qu’on rigole un peu. Rapporte-lui une belle boîte de chocolats en chemin, elle capote sur le chocolat. Ensuite, amène-là dans un des petits restaurants à la mode sur Villeray, laisse-la se bourrer dans les tapas. Ça fait longtemps qu’elle se nourrit dans les conteneurs de restaurant. Offre-lui une bonne bouteille de rouge à cent piastres, le dessert le plus cher, un grand Cognac pour finir.

Et quand le garçon apportera l’addition, payes-en juste la moitié puis sauve-toé.”

Ah ça c’est chien Luc St-Pierre, t’es rien qu’un si pis un ça!”, bougonnait Olivette en remettant la boîte de Black Magic dans le sac, en faisant trois-quatre noeuds d’dans et en l’enfouissant en-dessous de la pile comme promis.

Ben bon pour toé, Olivette.

 

Flying Bum

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Niaiserie du mardi

Lors de mes premières années à Montréal, j’ai travaillé dans le département de reliure d’une imprimerie commerciale. Je n’avais même pas l’âge légal de travailler dans une usine, j’avais chapardé la carte d’assurance sociale de mon frère. La shop était située au 3ème étage d’un édifice industriel le long du boulevard Métropolitain, la partie surélevée de l’autoroute. Deux piastres et trente de l’heure. Le plancher de la shop était exactement au niveau de la chaussée élevée du boulevard. Des jeunes gaspésiens avec qui je travaillais disaient en regardant par les grandes fenêtres passer les machines dans les airs: “Ciboire, y’ont même pus de place pour toutes se promener à terre icitte, y’en font passer d’in’z’airs, ça tient pas deboute!”.

Moi, je n’avais jamais vu autant de papier à la même place, en même temps, de ma vie. Et tout ce qui vient avec autant de papier. Des guillotines, des plieuses, des assembleuses, des encolleuses, des brocheuses, des troueuses, des encoigneuses, une sheeteuse. Dans ces circonstances, impossible de ne pas penser sans verser une larme à ma belle forêt abitibienne natale qui disparaissait tranquillement en pâte à papier notamment.

Un jour, j’ai vu monter une grosse boîte dans le monte-charge. Ils ont déposé la grosse boîte dans le bureau de madame Poitras, épouse du patron, bureau où les beaux innocents jeunes hommes comme moi à l’époque n’entraient pas sans risque. Elle avait “ses heures” madame Poitras et les doigts longs. Deux beaux techniciens en uniforme bleu et en chemise blanche ont déballé la grosse boîte et en ont sorti une machine intrigante. Une belle machine pleine de pitons. Ils ont travaillé quelques heures sur la machine avec des gants blancs pour l’installer à sa place et la mettre en marche, montrer à madame Poitras comment la faire fonctionner.

On distinguait très bien à travers la grande baie vitrée givrée les bras de madame Poitras s’élever vers le ciel et s’agiter, on entendait retentir des grands Oh et des grands Ah, d’interminables Ouhhhhhh.

Un soir que je faisais des heures supplémentaires et que le bureau était désert, je me suis faufilé vers la machine, mû par une curiosité malsaine. Je n’avais jamais rien vu de tel, une belle patente. Un petit voyant lumineux clignotait dans la pénombre du bureau désert. “Press a number” disait le petit voyant tout juste voisin d’un clavier numérique, comme pour me narguer. J’ai toujours eu un faible pour le chiffre 3 et ses belles rondeurs organiques, alors j’ai poussé sur le 3.

Instantanément un autre voyant s’est allumé au coeur d’un gros piton carré vert qui, lui, disait: “Push”. Alors j’ai poussé, tout de go. Le piton vert a immédiatement tourné au rouge pendant que la machine commençait à s’emballer, s’affairait à sa mystérieuse besogne dans une multitude de petits cliquetis, de bruits de moteur électrique, de vibrations, une lumière bleue vive et clignotante sortant par toutes les craques de sa carrosserie.

Que le grand Cric me croque vivant drette-icitte s’il n’est pas sorti de là trois beaux grands morceaux de papier blanc flambant neufs!  . . . une machine à créer du papier!

La bonne femme Poitras avait probablement joué de la cuisse avec des savants fous pour avoir eu droit à un prototype pareil. C’est évident que la petite machine n’aurait pas pu fournir toute la shop en papier mais toute chose connait des débuts modestes me disais-je, cette invention pourrait sauver ma forêt abitibienne natale un jour, qui sait.

J’ai conservé les trois beaux morceaux de papier blanc précieusement comme des pièces à conviction et en sortant de là en faisant des manoeuvres de sioux pour ne pas être vu, je planifiais déjà d’y retourner avec la caméra Super 8 de mon frère pour filmer la preuve de ce que j’avais vu.

Il y aura toujours des incrédules face au progrès.

 

Flying Bum

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Comment on faisait des copies à l’école.

L’ennemi écoute

Ne vous fiez jamais aux apparences, ne vous l’a-t-on pas assez répété? Prenez-moi, par exemple (à ne pas confondre avec par derrière). Sous des allures un peu bourrues, vaguement bohème, vieux hippie soixantenaire trop émotif, sachez que pendant toutes ces années j’ai été un agent secret spécialisé dans les services d’infiltration des zones d’activité humaine. Ma mission, accumuler toute l’information possible à propos de l’intelligence humaine, au service du ROHUM abréviation de Renseignements d’Origine HUMaine. Activité qui comporte son lot de situations extrêmement risquées et d’embûches de toutes natures dont la possibilité de traverser de longues périodes pendant lesquelles aucune évidence d’activité intelligente ne se présente.

Le renseignement humain se tire d’individus et se distingue ainsi du renseignement technique (renseignement d’origine électromagnétique, renseignement d’origine image), et du renseignement d’origine source ouverte. La théorisation du mode de recrutement et de traitement d’une source humaine, aussi appelée agent, a conduit à identifier quatre « leviers » dits MICE pour l’argent (Money), l’idéologie (Ideology) : convictions religieuses, politiques, etc., la coercition (Coercion) : chantage, menaces, torture, etc., l’Ego : vanité, désir de se mettre en avant. D’autres listes de leviers existent, beaucoup moins connues, comme celle dite SANSOUCIS : solitude, argent, nouveauté, sexe, orgueil, utilité, contrainte, idéologie, suffisance (Gérard Desmaretz, Le renseignement humain).

« Il y a deux façons stupides d’essayer d’obtenir du renseignement : c’est la torture et l’argent. La torture, le type vous dit tout pour que ça s’arrête, et l’argent, il vous dit tout pour que ça continue ! » – Alain Chouet

Même si mes sources sont généralement des gens biens et fort sympathiques, je ne peux absolument jamais baisser la garde dans cette grande quête d’infos, le métier reste truffé de risques. Au fil de ma longue carrière d’espionnage, j’ai dû porter différents costumes, tous subtils, qui m’ont été inspirés des as du métier dont une djellaba aux jolis motifs de paysley dans les tons de bleu-vert que m’avait fabriquée une ancienne flamme. On m’a notamment vu déambuler incognito dans le Vieux-Montréal en sandales à gros orteil afghanes portant la tunique indienne à la cheville, en lin naturel, rien en-dessous, ornée de volutes de billes de bois, sur la tête un système capillaire exacerbé. J’ai occupé momentanément le derrière d’une vache en peluche, opérée à deux, et j’ai même poussé l’audace jusqu’à revêtir le complet trois pièces en astral bleu, allumé de beaux reflets métalliques comme une mouche à marde. Vous seriez surpris de voir à quel point le port d’une perruque rousse et d’une robe fleurie peut délier les langues les plus sèches surtout si vous portez simultanément un goatie bien gris et le reste de la face mal rasé.

Parmi les méthodes d’interrogation subversive que j’ai eu le bonheur de peaufiner, notons la méthode dite de l’idiot de la pire espèce que j’ai pu pousser au niveau de l’art. Technique secrète que je vous révélerai tout de même. Les gens perdent leur méfiance en présence d’un idiot, c’est bien connu. N’hésitez pas à infiltrer les milieux universitaires ou les groupuscules d’intellectuels de gauche même si vous n’avez qu’une onzième année, soyez même volubile et ouvert à ce propos. Ils s’imaginent alors que vous ne pourriez rien comprendre à quelque déclaration que ce soit, surtout les trucs intelligents. Et le matériel sort, à profusion. Chanceux si vous avez une assez bonne mémoire pour retenir tout ça avant de vous éclipser discrètement à la salle de bain, transcrire toute cette matière à l’encre indélibile sur du papier-cul, en faire des boules que vous pourrez avaler facilement et plus tard récupérer tranquillement chez vous. C’est qui le plus stupide, finalement? Avouez!

La collecte de renseignements humains peut sembler une tâche facile au commun des mortels comme vous mais nous, les bonzes de l’espionnage intelligent, savons très bien qu’on ne peut aucunement se fier à tous les bidules hi-tech à notre disposition maintenant. Téléphones cellulaires, comptes courriels, messageries électroniques et réseaux sociaux peuvent facilement être hackés et scannés avec la plus grande facilité. C’est pourquoi nous sommes depuis belle lurette retournés aux bonnes vieilles méthodes de la guerre froide. Porter une fleur particulière à un endroit spécifique de notre complet et tenir des rendez-vous sur des bancs de parc, c’est toujours bon. Mais rien de mieux pour passer de l’info que le bon vieux largage inopiné. Je ne compte plus les messages codés insérés dans un vieux journal savamment replié que j’ai échappés nonchalamment les bons soirs dans le bac de recyclage (avec un bout de gaffer-tape collé sur un coin du bac pour indiquer à mes supérieurs que le message y était). Méthode sans failles, le lendemain matin, le bac est vide à tout coup.

Je vous dis cela, je ne vous dis rien. Je sais que tout cela va rester entre nous, votre sécurité en dépend. Je n’ai jamais rien dit, rien mis sur mon blogue, je n’étais même pas là ni même proche de là quand je l’ai écrit. Si, tout de même, vous aviez quelqu’information intelligente à me signaler, vous savez comment me contacter . . . ma cachette habituelle.

Je serai cette toute petite madame à la chevelure rousse portant un goatie gris, une fleur de zucchini sur le côté coeur d’une robe fleurie, un vieux publi-sac sous le bras (avec un bout de gaffer-tape dessus).

Au plaisir,

Mub gniylF 009

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La noce

Journée aussi lumineuse que mémorable. Je regardais courir les enfants tout mignons dans leurs plus beaux petits habits, partout dans ce grand jardin, des enclos où étaient installées, là pour les amuser, quelques bêtes. À la petite mare où quelques grenouilles les excitaient en fuyant les traquenards et les cailloux que les plus intrépides leur lançaient sans pitié. Tour à tour, ils pillaient le bar à bonbons pour se charger le génie au sucre des idées les plus folles. Beaucoup de ces merveilleux enfants étaient ma propre descendance, les petits de mes petits, maintenant devenus beaucoup trop grands à mon goût.

Mon plus jeune, déjà marié, pas tellement loin avec sa douce Christine, leur petit Henri avec lui, Adèle sur mes genoux. Mon fils aîné nerveux sur la petite scène en plein bois qui attendait sa promise tout de blanc vêtue venir vers lui aux bras de son père par la petite allée pavée de pierres blanches. J’avais mal aux mêmes places que lui qui n’avait pas voulu s’écrire des repères pour les voeux qu’il allait prononcer, son trac était visible à l’oeil nu, pour moi son père avec encore plus d’acuité. Il voulait y aller librement sans lire, être vrai.

Tous contribuaient à l’effort pour contenir la petite marmaille, tenter désespérément de sauvegarder un minimum de décorum dans les circonstances. J’entendais un frère, un cousin, noter fort à propos que c’était maintenant nous les vieux mononcles et les vieilles matantes dans les noces des plus jeunes. C’est comme une roue qui tourne (sic). La foutue roue qui tourne avec laquelle on nous pollue les oreilles incessamment en faisant fi de l’idée même de l’impermanence des choses, de la brièveté des êtres vivants, de l’unicité de leurs parcours. La roue ne peut revenir aux mêmes points, elle tourne, elle tourne, sans pilote, s’en va se perdre au diable vert. Quelle connerie. Plus ça change, plus c’est pareil : une autre connerie. Rien ne sera jamais plus pareil, tout se transforme et comme me le rappelait récemment Esther Luette (blogueuse amie), comme Héraclite le philosophe nous l’exprimait, “on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.”

Le trac de mon fils me ramenait au mien lorsque tout petit je me préparais à aller chanter dans une noce. Une vieille chanson de Christophe à propos de marionnettes qu’il construisait avec de la ficelle et du papier ou d’une dénommée Aline au doux visage. Les noces de mon grand frère ou la noce de ma cousine, soeur de coeur, qui me trouvait tellement mignon dans mon habit bleu astral luisant comme une mouche à marde. Et elle était encore là aujourd’hui, près de moi, presque cinquante ans plus tard, à me trouver encore mignon dans mes guenilles neuves de vieux singe.

Le petit air jouait tout seul, au fond de ma tête, les paroles encore intactes dans ma mémoire se défilaient en sourdine. Impossible de les arrêter. Une voix d’enfant chantait en moi, la mienne.

Elles sont jolies les mignonnettes
Je vais, je vais vous les présenter
L’une d’entre elles est la plus belle
Elle sait bien dire papa maman
Quand à son frère il peut prédire
Pour demain la pluie ou bien le beau temps

Les puissantes émotions de mon fils me ramenaient aux miennes lorsqu’il parlait de ses pas. J’ai eu besoin de mouchoirs comme bien d’autres. Tous les petits pas que je lui ai montrés à faire, un à un au début, puis tous ceux que je regardais lui et son frère faire tout seuls, le coeur à l’envers à l’idée qu’ils se fassent mal. Le regret de tous ceux que je n’ai pas pu leur montrer. À tous ces pas d’enfants, mais surtout d’adolescents et d’hommes accomplis que leur mère n’aura pas vus. La promesse faite de les conduire jusqu’au pas de leur vie, bien armés pour la guerre, me livrait aujourd’hui sa quittance, payait ma dette envers elle pour le bonheur de me les avoir donnés. Me séparait d’elle encore plus, plus définitivement que jamais. Et d’eux un peu aussi. Leurs présences me seront désormais comptées, plus précieuses d’autant. Ainsi vont les choses.

Le sinueux parcours de leurs pas les a conduits tout deux à leur alter ego, la singulière pièce manquante à toute vie d’homme pour la mener à bien, ce grand mystère d’amour. Cela, je leur aurai bien appris. Dans ses voeux mon fils disait que lorsque ses pas se sont arrêtés devant Sophie, les deux petits, leurs fils, à ses côtés, il avait dès lors réalisé la plus importante chose au monde, il venait enfin de trouver un sens à donner à sa vie. Le grand mystère résolu.

Le sens de la mienne s’évapore un peu plus maintenant, finira bien par s’échouer calmement un jour sur un nouveau rivage, sans l’angoisse d’abandonner derrière un équipage vulnérable et sans défense. Les traces derrière mes pas pourront maintenant, comme un doux visage dessiné sur le sable, s’effacer lentement de la grève au rythme des caprices de la vague éternelle.

Je suis et je resterai un père heureux, fier et follement amoureux de ses enfants. Un peu gaga aussi.

Flying Bum

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D’la grosse argent

Le beau temps m’a l’air pas mal revenu, ma piscine est partie en tous cas. À mon âge vénérable toutefois, on a déjà pas mal fait le tour des plaisirs d’été. C’est bien beau l’été mais il y a les mouches aussi, et les tiques maintenant qui viennent aussi rire de nous autres.

Plus jeune mon sang bouillonnait juste à anticiper les belles journées chaudes, à voir le linge de fille rapetisser, à chienner allègrement dans le hamac, des pinottes entre les orteils pour les petits suisses pas farouches qui sortent de leur trou, un bon polar ou un Réjean Ducharme à se mettre sous la dent et quelques mojitos bien glacés pour rafraîchir le tout. Qui se souvient du libanais blond et du marocain vert de nos jours? Ça c’était l’été, avec du melon d’eau.

Perte de temps tout ça, cet été au lieu de flotter sur une tripe ridicule sur dix-huit pieds de diamètre d’eau chlorée je vais faire de l’argent à la place. Plein. Et je ne parle pas de rapinage comme aller vendre mes canettes consignées ou aller explorer les craques de divan à la recherche de petit change. Ni d’embarquer dans un groupe de Lotto Max. Oh que non. Je parle de sommes, le genre de sommes qui assomment. La galette. Fini le bon gars qui n’a rien pour lui, tout pour les autres. F-I-FI, N-I-NI, FINI!

Cet été, opération cash, plein de cash. De la grosse argent, genre acheter en bas vendre en haut, rire jusqu’à la banque. Des belles pe-piastres. Par ici le blé. Toé, touche pas au grizbi grosse cochonne. M’a toute mettre ça entre mon sommier et mon matelas et si je tombe en bas, appelez l’ambulance, ça va tomber de haut, une débarque comme on dit. Si ça se fait des billets de cent mille, je m’en colle un dans le front juste pour absorber la sueur, amenez-en un autre, plein d’autres, on va s’essuyer le péteux avec ça, vous allez voir.

Je vais pouvoir partir vers des contrées exotiques dans mon jet privé, je descendrai sur des îles tropicales, que dis-je, je vais m’en acheter une grosse. Je libèrerai tous les habitants de leur petit dictateur et je leur ferai payer des taxes directement dans mon compte Paypal. Huit villas dans huit différents pays incluant un hostie de gros bungalow au bord de la mer à Saint-Kitts avec même un lave-vaisselle dedans. Mon personnel va avoir du personnel. Les gens riches et célèbres vont courir après moi pour aller dans leurs gros golfs privés, je ne joue même pas, pour m’amener dans leurs tournois de polo en Nouvelle-Zélande, j’ai même pas de cheval, pour marier leur fille stupide ou pour être le parrain de leur laide petite descendance de riche pourri.

Alors, vous voulez savoir? C’est quoi ma combine? Ça vous démange d’en faire plein vous aussi? Vous avez un million qui traîne que ça vous tente de risquer sur moi? Petit capital de départ dans mon plan d’été et au passage je vous cède le droit plein et entier d’aller vous vanter de ce placement à qui vous voulez dans tous les 5 à 7 pompeux de ce monde.

Trust me, comme disent les chinois tout juste avant d’hypocritement verser l’arsenic dans votre won ton.

Faites votre chèque payable au porteur.

Demain: quelles folies faire pour totalement flamber en moins de 24 heures un million qu’un idiot vous a confié.

Bon été!

 

Flying Bum

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Rires beaux, bons, pas chers

Sur l’ensemble de la planète en 2018, on estime qu’il y a environ 4 millions de douaniers, 15 millions de techniciens IT, 9.5 millions de médecins et entre 10 et 15 millions d’ingénieurs sans compter une quantité appréciable de notaires. Tous des professionnels qui disposent d’un revenu fort intéressant mais qui sont reconnus pour mener une existence généralement dépourvue d’humour. Le rire, c’est reconnu et documenté, stimule le système immunitaire, enclenche la production d’endorphines, améliore la qualité du flot sanguin dans les vaisseaux et réduit les occurrences d’incidents cardiaques et cérébro-vasculaires. Mais ces gens ne risquent jamais le moindre petit sourire franc, le rire aux éclats et encore moins le fou rire incontrôlable. Ils sont pour la plupart humoro-déficients.

Pourquoi, me direz-vous? Mes recherches indiquent que c’est parce que le rire brûle une quantité appréciable de temps autrement facturé au gros prix et étrangement aussi parce que le rire est gratuit. Le rire est généralement considéré comme une perte de temps. Mais que se passerait-il s’ils devaient payer pour avoir droit au franc rictus? Vous me voyez venir, ici. Facturer les rires à la pièce? Ridicule, vous croyez?

Photomaton

Combien de fois cela vous est-il arrivé de vous retrouver quelque part en vacances et que finalement l’endroit ne correspondait pas vraiment à vos attentes et que votre plaisir d’être en vacances s’en trouvait soudainement affecté? Qui d’entre vous ne s’est pas dit en lui-même dans cette situation: “Shit, j’ai payé ce voyage bien assez cher, que le grand cric me croque si je n’en tire pas un maximum de joie béate et tout de suite à part ça!” Ou imaginez-vous que vous ne déboursiez pas un sou pour aller raconter toutes vos angoisses profondes à un psy, l’exercice ne perdrait-il pas tout son sens, comme si vous racontiez tout cela au premier quidam disponible et gratuit?

Les tarifs sont partout, tout se paie. Nous avons les films à la carte payés à la pièce, les combats de boxe pay-per-view, les cellulaires pré-payés à la carte, les publicités sur internet qui payent au clic, les stationnements payés au parcomètre, les ponts payés au passage par satellite, les danses à 10 et bien d’autres choses encore. Rien de tout cela n’a le moindre sens si on ne paye pas pour.

Si vous payez avec du bel argent durement gagné pour un truc quelconque, évidemment que vous allez trouver un trou dans votre agenda et prendre le temps d’en jouir totalement. Selon les plus récentes statistiques, en 2018 il y aura 2,125,700 hauts-cadres et top-éxécutifs de tout acabit aux États-Unis seulement. Tout ce beau monde sur un revenu oscillant entre quelques centaines de milliers de dollars jusqu’à plus d’un million. Méchant beau bassin de piastres pour aller baigner votre turpitude financière. Vous n’en attraperez pas beaucoup parmi ceux-ci à faire des pipis de joie après des fou-rires incontrôlables, à peine les verrez-vous ne pas avoir l’air bêtes de temps en temps.

À moins que quelqu’un n’aie la brillante idée de leur offrir l’opportunité de payer pour avoir le droit de rire, ce ne serait plus là un vil plaisir des gens ordinaires ou de la classe moyenne qui file un peu cocktail mais un luxe réservé aux bien nantis comme eux. Avec un bon marketing, ils mordent là-dedans à pleines dents.  Fermez les yeux et imaginez un lieu fermé, insonorisé, situé stratégiquement sur les lieux fréquentés par ceux-ci, des Rire-O-Matique où ils pourraient payer pour rire un moment en différents modes. Cabine isolée de la monotonie de leur vie, équipée de tout l’appareillage audio-visuel moderne de l’humour ainsi que des grands classiques de l’auto-dérision comme les miroirs déformants, les sniff d’hélium et toute cette sorte de choses. Brillant, non? Des isoloirs à rire, à péage, carte à puces acceptées. Cling cling, par ici le beau grizbi.

Si vous avez de la misère à me rejoindre dans les prochains jours, je suis parti courir les marchés aux puces et les encans à la recherche de vieux photomatons ou des anciennes toilettes payantes. À plus.

 

Flying Bum

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Histoire de Spam

Nous avons tous à vivre avec cette calamité des temps modernes, le spam (pourriel en français nouveau). Nous en recevons tous les jours et ils nous tombent dessus de partout, courriels, messagerie texte, messageries-cellulaires, groupes de discussion, etc. Dès qu’on clique sur quelque chose de louche, ils se mettent à popper à l’écran sans arrêt et remplir nos boîtes de courriels indésirables. Les experts estiment que jusqu’à 60% du trafic sur la toile est constitué de spams. Rien de plus écoeurant que d’être continuellement victime de ces cochonneries des temps modernes. L’industrie des logiciels anti-spam génère des revenus annuels de près d’un milliard de dollars aux États-Unis seulement. Agacé, je me suis lancé dans une petite recherche sur le mot spam lui-même.

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Et parlant de spam, les plus vieux ou les plus pauvres d’entre nous se rappeleront sans doute, en parlant d’écoeuranterie, de cette merveilleuse autant que mystérieuse viande industrielle imitant vaguement le porc et le jambon en phase d’overdose d’assaisonnements étranges, qui se vendait en conserve qu’on ouvrait à l’époque avec une clé comme les sardines. Ce délice de la nouvelle cuisine industrielle a d’abord été commercialisé sous le nom de Spiced Ham par la compagnie Hormel, puis sous nom actuel de Spam® en 1937, je dis actuel puisque ça existe toujours (!).

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La Food and Drug Administration organisme américain équivalent à Santé Canada chez nous a vite interdit au fabricant d’utiliser le mot jambon pour définir son produit (ishhhh). Ceux-ci ont alors décidé alors de ne conserver que les deux premières et les deux dernières lettres pour créer la marque Spam.

Lorsque les militaires américains ont occupé le sud du Pacifique pendant la guerre 39-45, il était extrêmement compliqué d’approvisionner les troupes en viandes fraîches. 100 millions de livres de Spam® (plus de 45 millions de kilos) leur ont été expédiés en ravitaillement pendant la durée de la guerre. Les militaires en mangeaient pour déjeuner, pour dîner et pour souper. Les soldats appelaient le Spam® du jambon qui n’a pas passé ses examens physiques ou encore du pain de viande qui n’a pas eu son entraînement de base. Encore aujourd’hui, il se consomme 3.8 boîtes de Spam® chaque seconde en Amérique du Nord. Il se vend dans 41 pays répartis sur 6 continents et son nom est protégé par des brevets dans plus de 100 pays. Toujours populaire dans le sud-Pacifique, sur l’île de Saipan les restaurants McDonald’s y sont les seuls au monde qui l’offrent au menu comme viande à burger. À Hawaï où il est toujours apprécié, on l’appelle le steak hawaïen.

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Quel rapport, me direz-vous, entre le nom que l’on donne à nos agaçants courriels indésirés et cette préparation de simili-viande indésirable? Il y a, croyez-non ou le, une filiation directe. Cette filiation tire son origine d’un numéro de comédie qui date de 1970. Une émission de télévision britannique bien connue, Monty Python’s Flying Circus, a créé un sketch devenu célèbre où on utilisait ad nauseam la marque de commerce.

Le sketch se déroule dans un restaurant de qualité médiocre. M. Bun (Eric Idle) et Mrs. Bun (Graham Chapman) désirent y déjeuner, mais la serveuse (Terry Jones) ne leur propose que des plats à base de Spam, une marque de viande en conserve que déteste Mrs. Bun. Les plats proposés contiennent de plus en plus de Spam (« Spam, Spam, Spam, Spam, Spam, Spam, baked beans, Spam, Spam, Spam and Spam »), et Mrs. Bun devient hystérique malgré les tentatives de son mari pour la calmer, hurlant « I don’t like spam! ». L’absurdité du sketch est accrue par la présence à une autre table d’un groupe de Vikings qui interrompent régulièrement la conversation en chantant bruyamment « Spam, Spam, Spam, Spam, lovely Spam, wonderful Spam ».

John Cleese fait une brève apparition dans un rôle de Hongrois parlant un anglais incompréhensible, en référence à un autre sketch diffusé dans le même épisode. Le décor change ensuite et Michael Palin, déguisé en historien, relate l’histoire de la victoire remportée par les Vikings au « Green Midget Café, à Bromley », mais son discours est à son tour infesté de spam, et la scène revient au café et aux Vikings qui entonnent en chœur leur chanson. Les crédits de l’épisode défilent ensuite, et les noms des acteurs et du personnel subissent le même traitement (« Spam Terry Jones », « Michael Spam Palin », « John Spam John Spam John Spam Cleese », etc.)

– Source Wikipédia

Le sketch Spam étant populaire, un message apparut dans un newsgroup, contenant uniquement le mot « spam » répété des centaines de fois, à la manière du sketch. Ce message fut repris régulièrement et finit par atterrir dans d’autres newsgroups où il continua à être diffusé. C’est ainsi que le fait de poster des messages sans référence au thème d’un newsgroup finit par être appelé « spamming ».

Un tribunal de Californie a, en quelque sorte, officialisé le nom dans une déclaration émise suite à un procès civil. En résumé, le jugement disait ceci: “Dans le contexte de l’internet, le terme “spam” issu d’une marque de commerce définit un comportement indésiré, agaçant et répétitif qui tient un discours hors de l’ordinaire, harcelant, offensant ou mesquin qui s’apparente à l’humour britannique démontré dans une pièce de comédie de Monty Python.” (traduction de moi)

Voilà, merci Flying Bum.

Pour visionner le sketch en question, cliquer ici:

Flying Bum

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Barbarie Inc.

Olivette, la charmante bag lady qui vit dans ma tête est en plein ménage du printemps ces jours-ci. (lire: Olivette et moi ) Peu de gens ont l’immense bonheur de connaître intimement une bag lady, savoir ce que contiennent tous ces sacs qu’elle transporte partout où elle va. On soupçonne bien de la guenille ou des collections échevelées de choses toutes plus inutiles qu’insolites et qui ne sentent probablement pas très bon. Olivette, elle, toute confinée dans mes songes, ramasse systématiquement des choses que j’ai laissées derrière moi au fil du temps. Bien des choses échappées ou qui m’échappent toujours, des bouts de vie à oublier, les projets avortés et ceux jamais entrepris, des gestes regrettables ou de folles ambitions qui ont fini à la cour à scrap des bonnes idées, pas si bonnes que ça finalement. Une bonne bag lady ne jette jamais rien dans le puits profond de l’oubli, on ne sait jamais. Elle conserve, elle trie, elle classe, elle regroupe pour mieux s’y retrouver et finit par finir ensevelie sous les sacs. On reconnaît les plus vieilles à la grosseur du tas.

Toutes les fois qu’elle entreprend son ménage, Olivette ne fait que rebrasser tout ça, vider un sac au hasard, s’exciter sur son contenu un moment et inévitablement elle replace tout ça dans le sac à la fin, proprement. Elle fait cela pour moi, qu’elle dit. Moi j’ai tendance à tout jeter, le bébé avec l’eau du bain, brûler les ponts, tourner le dos à mes démons et rincer les mauvais bouts de l’histoire à la grande eau, à mesure que les nouveaux espoirs embarquent. Elle garde tout, la torrieuse.

“Viens voir celui-là, tu vas capoter”, me lance-t-elle, un jour que je regardais tranquillement passer le néant en silence, seul dans mon observatoire à songes (mon abri-balançoire anti-maringouins).

“Arrête, Olivette, tu vas me rendre complètement fou si tu ressors tout ça, tu le sais, tu vas m’arracher le coeur.”  Je l’en implorais en sachant très bien que je gaspillais de la belle salive. “Non, non, celui-là tu vas tripper tu vas voir, c’est une foutue de bonne idée, elle est même pas démodée un peu, ça vaut la peine de ressortir ça!” Et déjà, elle sortait une à une toutes les pièces à conviction du sac.

• Bibelot copy

“Regarde si c’est beau ce petit bibelot-là!”, en sortant le premier morceau du sac. Et tout de suite mon esprit a reconnecté. “T’es folle, Olivette, je ne pourrai jamais finir cette histoire-là, on en a parlé souvent pourtant.” Mais Olivette est tache quand elle veut. Elle sortait encore deux vieilles photos du sac. “Regarde s’ils sont beaux, tu m’avais promis que quand tu aurais une belle grande barbe blanche naturelle et la face toute plissée comme eux, tu t’en achèterais un orgue de même et même un beau petit singe que tu habillerais en bell-boy et que tu lui montrerais à passer la tasse.”

•Vintage 2

Ceux qui m’ont connu du temps où je travaillais pour les italiens s’en rappellent encore. Bien des années après cette mémorable époque, aux funérailles de mon ami Michel, le patron de la boîte, les gens me disaient encore en plantant leur coude amical dans mes poignées d’amour: “Belle barbe, mon Luc, ça s’en vient, là!” disaient-ils en mimant de tourner de la main la manivelle d’un orgue de Barbarie imaginaire et en chantonnant le petit air de cirque bien connu.

Des gens sympathiques mais leur esprit pouvait rarement se rendre sur ces terrains-là, je leur faisais entrevoir les verts pâturages d’une douce folie enfin permise. Je leur ai tellement cassé les nénettes avec ça, plusieurs sont encore convaincus que je vais le faire pour de vrai. Convaincus comme Olivette.

Bébé-boumeur de la dernière cuvée, je n’ai pas connu la grâce d’une grosse job steady avec la pension blindée à la fin de mes jours, j’ai toujours bossé dans de bien petites et moyennes entreprises, j’ai souvent piloté mes propres gamiques à bout de bras. Mon plan de pension se compose essentiellement de quelques rares opportunités d’en coller icitte et là, d’une vieille canne de tabac Sweet Caporal pleine de pensées magiques, un manuel de simplicité volontaire et je ne manque jamais l’occasion de payer au bon gouvernement ma part de l’impôt sur le rêve, surtout quand le gros lot s’annonce gros. J’ai toujours su que je devrais gagner ma croûte jusqu’à mon dernier souffle, alors j’avais pensé à cette petite combine.

Une belle petite job d’été habillé comme Leon Russel en haut-de-forme, à tourner la manivelle de mon orgue pendant que mon petit singe soutirerait le pognon à un public fasciné et attendri par la petite bête aux allures humaines, intrigué par le vieux fou aux allures d’un steampunk extra-terrestre et bercé par des airs d’un autre espace-temps. J’avais déjà choisi mon coin de rue, en avant du Simpson’s sur Sainte-Catherine, ça ne date pas d’hier.

Dans le fin fond du sac, des publicités de fabricants ou des restaurateurs d’orgues de Barbarie, tous en Europe. Des listes de titres de musique disponible en papiers perforés, des noms d’éleveurs de singes capucins, des instructions pour les dompter, des images de beaux costumes, des esquisses d’idées pour décorer mon orgue au pinceau. J’étais sérieux. Très sérieux.

SingeToutou

“Tu avais même gardé le toutou pour habiller le singe avec son linge un coup mal pris. Regarde ça, on lui ferait faire n’importe quoi au singe pour les voir heureux, les petits enfants, viens pas me dire que tu ne ferais pas un malheur dans le Vieux-Port avec ça.”

Elle me lançait son argumentaire tout d’une traite en me regardant de ses grands yeux d’escroc suppliant, crasse au possible. Alors j’ai fait un petit effort, pour Olivette. Première chose à vérifier, est-ce que la ville voudrait, aujourd’hui tout est tellement réglementé. Je n’ose même pas scruter le terrain glissant de la vile exploitation animale, j’entends déjà les Bardot et les véganes bourgeonner d’angoisse pour un singe. On verra pour la rectitude animale. D’abord la ville.

Vraie réponse à un vrai courriel envoyé à la ville de Montréal:

courriel VdeM.jpg

Je vous épargne le formulaire joint en annexe du courriel. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Je me vois courir d’un bureau à l’autre pour venir à bout d’avoir un permis. Bref, je devrais, si j’ai bien compris, revenir vivre en ville ou me squatter une fausse adresse au pire, la permission ne s’applique qu’aux résidents. On va dire que j’habite chez mon fils. Avoir encore un permis de conduire valide. Mais je dois m’inscrire à une association quelconque, j’en suis donc à des frais annuels que je pourrais estimer à 250.00$. On additionne ce que la ville demande soit 160.00$ en inscription et 58.00$ en frais non récurrents et encore en parcomètre dans le Vieux-Port pour une centaine de jours de travail à 30.00$ par jour, ça fait bien 3,000.00$, non? Les orgues s’envolent actuellement pour la modique somme de 6 à 7,000 euros ce qui donne au tarif du jour entre 9 et 11,000.00$ canadiens sans compter le transport et la douane 500.00$. Une dizaine de tounes sur papier perforé pour varier un peu, dix fois 100.00$, un autre mille. Le singe, sa garde-robe, son éleveur et son vétérinaire pour un an, un autre 5,000.00$ minimum. Finalement pour une première année d’activité, le projet s’élève à pas loin de 25,000.00$. Je vois ma conseillère financière Desjardins tourner de l’oeil et chercher ses sels. Sur 100 jours, s’il fait beau pendant 80 jours, le singe devra amasser 325.00$ par jour juste pour couvrir les frais, un autre 315.00$ pour créer un revenu annuel de 25,000.00$ soit un total de 640.00$, 20 tasses pleines de pièces de 1.00$ à ras bord. Sur une prestation continue de 6 heures, les huards devront tomber au rythme soutenu de 2 à la minute. On va tuer le singe à ce rythme-là, c’est clair.

Si j’ai bien calculé, je réalise avec stupeur l’ampleur de mon drame. Je n’ai même pas les moyens de devenir un quêteux, si céleste et génial soit-il.

Olivette me regarde la face longue, on voit qu’elle est affectée. “On gardes-tu les nouveaux papiers quand même?” me demande-t-elle babouneuse en commençant tranquillement à tout remettre dans le sac. Je voyais que la pauvre Olivette avait un sérieux motton, sa petite lèvre d’en bas vibrait étrangement et ses paupières battaient plus que de coutume. “Je te l’avais dit, Olivette, que ce n’était pas une bonne idée de ressortir tout ça, on a fini par s’arracher le coeur tous les deux encore, tu vois.” Mais mes paroles pour la consoler n’y firent que dalle.

“T’es rien qu’un si pis un ça, Luc St-Pierre. Ça te sert à quoi de pondre tous ces beaux plans de nègre là et que moi je te les garde avec amour dans mes sacs si c’est pour jamais se faire? J’aurais capoté raide de voir aller le singe, de voir rire les petits enfants. Tu me fais chier si tu veux savoir la vérité, tu me fais royalement chier, chier mou, câlice, chier qui pue que l’christ du st-ciboire!” en échappant une larme ou deux, marmonnait-elle comme si elle ne voulait pas que j’entende.

Olivette a toujours de la difficulté avec la belle grammaire quand elle est triste et contrariée.

“Moi aussi je t’aime, Olivette.”

 

Flying Bum

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“Inutile de discuter avec le singe si le tourneur d’orgue est dans la pièce.” – Sir Winston Churchill

Mon dernier polar

Évidemment, une grosse lune striée de nuages sinistres jette une blafarde lumière bleue sur la nuit, dans la forêt noire c’est soir de représentation, les chauve-souris sont en pleine chorégraphie, on approche les quatre heures du matin, serait-on dans un polar sinon?

“Hier au soir . . . elle est partie . . . la perruque noire . . . avec ma belle prothèse neuve. . . ”

Voilà les dernières  paroles de la grosse femme qui gisait. Dans mon livre à moi, la pauvre femme couchée là, sur le dos au bord de l’allée, en aurait eu besoin d’une autre de ces prothèses. Un beau moignon bien propre et rose un peu plus haut que le genou sur une de ses jambes, découverte sous une délicate robe d’été relevée en haut du nombril. Des marques subtiles sur la peau, seules traces de là où la prothèse était attachée. L’autre jambe fraîchement arrachée pas très proprement. Aucune prothèse, aucune jambe en vue. Mais le besoin pour la deuxième prothèse est parti de facto avec le dernier souffle qu’elle venait de pousser à l’instant, là devant moi, sa vie est partie. Je le crois à tout le moins, dans le bleu pourpre de cette fin de nuit, tout ce qui peut se confondre en profite pour nous confondre avec. Machinalement, j’ai poussé deux doigts sur sa carotide entre son menton 4 et son menton 5. Aucun mouvement, aucun pouls. La pauvre femme vient de gagner le paradis, je l’espère pour elle secrètement. Quelqu’un quelque part s’est dit: “Tu ne marcheras plus jamais toé, ma grosse torche.” et a pris les moyens pour tenir sa promesse.

Je ne suis pas de la police ni même un détective privé. J’aime seulement me mêler de ce qui ne me regarde pas de temps en temps. J’ai beaucoup de temps à tuer. Je prends nuitamment cette petite marche tranquille, histoire de faire passer les fourmis qui m’assaillent la jambe et m’empêchent de dormir et me voilà tenant compagnie à ce cadavre encore chaud là ou l’allée mitoyenne qui mène chez ma voisine et la mienne se rencontrent. Je suis à peu près certain que la femme habitait une de ces cabanes rafistolées dans le petit lot faisant enclave directement sur la route devant le terrain de ma voisine et entourée d’un fouillis total. Je sais qu’à une époque pas si lointaine il s’y faisait un petit trafic de cigarettes de contrebande, du temps où ses fils vivaient encore avec elle. Mais depuis quand tue-t-on pour quelques clopes? On arrache pas la jambe d’une pauvre vieille pour si peu. Je ne l’avais aperçue qu’une fois ou deux depuis que le diabète avait gangrené sa jambe et je ne fume plus depuis au moins cinq ans, je n’avais plus rien à faire là.

D’après sa position, le cadavre appartient davantage à la voisine qu’à moi. Ce n’est pas grave, j’ai un droit de passage notarié et je sais que personne ne viendra réclamer le corps. Je ne connais qu’une seule personne dans les alentours susceptible d’être appelée “la perruque noire”. Si en plus, je trouve une prothèse de jambe dans sa maison, Bingo mon Colombo! Une affaire réglée vite faite.

Ma douce qui fait toujours des énigmes à tout propos sur le dos de notre singulière voisine va se régaler la machine à potins demain matin. Je retourne m’équiper un peu mieux. Et je refais le grand tour par le chemin, obsédé à l’idée de repasser devant le corps, m’assurer que je n’ai pas eu un coup de berlue, halluciné gaiment sur le dos d’un pauvre chevreuil frappé par une voiture ou quelque chose du genre. Mais non, le macchabée en robe fleurie sans jambes décore encore la croisée des chemins. Une histoire qui ne tient pas debout.

Voilà que moi je suis maintenant debout devant le mur à cossins qui sert de devanture à la maison de la voisine, il est quatre heures pile, je n’ai pas niaisé. J’examine toutes ces choses accrochées là au hasard cherchant sans le savoir une prothèse de jambe ou de quelqu’autre membre, on ne sait jamais. Vieilles théières en fer blanc, une planche à laver des temps anciens, des vieilles raquettes en babiche, des vieux fanals qui n’allument plus et un tutti frutti de patentes entremêlées dans le lierre quasi-centenaire qui enrobe la petite demeure tapie au fond de son bois.

Je n’ai pas pris de chance, j’ai apporté la barre à clous que je garde généralement sous mon lit, on ne sait jamais. L’endroit est propice à croiser la mort subite en personne, à faire des rencontres susceptibles de mal tourner. Ne pas se faire prendre au dépourvu est toujours un bon plan, serait-ce par une septuagénaire perruquée de noir. Aucune lumière ne transperce les rares fenêtres et ma lampe de poche est braquée sur la porte d’entrée sans carreaux. La petite lueur de la lampe explore la serrure, la poignée, la peinture craquelée qui recouvre l’ensemble de l’oeuvre et  . . . les grandes marques encore humides de doigts et de mains rouge-sang. Ça n’annonce rien de bon.

Mes propres sangs se figent dans mes veines, je n’ose plus bouger. Un ou deux craquements, un étrange souffle ou serait-ce un sifflement, je plisse les oreilles pour mieux entendre. La quincaillerie de la porte s’anime hypocritement par en-dedans, une suée me trempe le corps de bord en bord. Je me rue carrément, je tourne le coin de la maison et je me ramasse dans un fracas d’objets dans un cagibi ouvert qui longe le côté de la maison. Le vacarme que j’ai fait! Et mes tremblements incontrôlables qui continuent de faire clinquer tout ce bazar.

Cherchant désespérément mon air, je respire trop fort pour sentir le froid métal du canon d’un douze qu’on me colle dans le derrière du cou. “Tu cherches quoi, mon gars?” dit une grosse voix féminine qui se la joue comme un homme. “Je cherche ma chatte.”, que je lui réponds en insignifiant, pour reprendre un vieux truc de ma douce qui aimait aller fouiller dans ses bâtiments quand elle croyait que la voisine n’y était pas. “Il est quatre heures du matin” reprit la grosse voix que je ne reconnaissais pas comme celle de la voisine, “Tu me prends pour la conne du shift de nuit ou quoi?”

Je sens le bout de son canon faire son chemin dans mes chairs. “On pourrait placoter ailleurs que dans votre garde-robe à cochonneries” que je lui dis. “On jasera une autre fois, t’as quinze secondes pour faire disparaître ton cul dans le noir avant qu’il vire rouge sang.”

Mais Allah est grand, j’entends soudainement la petite voix tremblotante de la voisine, petite madame toute délicate dans les soixante-dix ans avancés, le dos arqué mais la tête bien relevée qui lance un regard perçant sorti d’en-dessous du toupet désorganisé de sa perruque noire comme le charbon. “C’est monsieur St-Pierre, le voisin, Ginette, baisse ton gun!” ordonna-t-elle à la grosse fi-fille au physique de videur de club. Et la grosse fi-fille obéit.

“On l’a vue, nous autres aussi, la morte, on a quasiment chié dans nos culottes. Entrez, on va jaser.” De toute évidence, elles ne pouvaient pas avoir vu la “morte”. La “morte” parlait encore quand je l’ai trouvée.

Dans toutes ces années, je n’étais jamais entré chez elle, jamais été invité. Ni même aperçu à travers les fenêtres ce que l’intérieur pouvait avoir l’air avec un extérieur de même. Il y a toujours un début mais ce soir précisément, l’invitation était louche un peu.

“Venez vous asseoir.” me dit-elle me tirant une chaise devant la table. Et les deux femmes prirent place. Je sentais que la grosse fi-fille me regardait avec des yeux particuliers, inquisiteurs, la confiance n’était pas encore installée tout à fait. Lorsqu’elle tira le bas de sa robe vers le haut pour s’asseoir écartillée comme un homme, les deux grosses jambes poilues de chaque côté de la chaise, j’ai bien vu entre le haut de ses bottes de rubber et le bas de sa robe qu’elle avait le bas de la jambe toute noire, comme gangrenée.

La voisine déposa une tasse de thé devant moi. Je pouvais à peine distinguer le décor dans la pénombre. Seule une petite veilleuse éclairait l’aire ouverte encombrée au possible. “Tiens, goûtez à ça.” me dit-elle en nous déposant chacun une assiette et une fourchette, à moi, à elle et à la grosse fi-fille. Puis elle nous trancha chacun un morceau de gâteau. “C’est aux pacanes et aux ananas avec un beau crémage au fromage, vous m’en donnerez des nouvelles.”

Apparemment, ça ne pressait pas tant que ça de discuter du cadavre qui ornait le croisement de nos allées de gravier, un détail banal. Je les laissais mener le bal mondain à leur guise, le douze était encore pompé à côté de fi-fille. “J’en ai vu des choses dans ma vie d’infirmière, vous savez, monsieur St-Pierre. Toutes sortes de morceaux de corps d’hommes, de femmes et même d’enfants découpés sans façon, dans les salles d’opération où j’ai travaillé pendant plus de 40 ans. Mais comme ça dans le bois, devant chez nous, ça frappe hein? c’est pas pareil.”

J’ai pris une bouchée polie de son gâteau, il était divinement bon, mais on dirait que sa descente dans l’oesophage était pénible, un haut-le-coeur m’est venu. J’ai pris une grande lampée de thé chaud pour le faire passer en espérant que rien n’avait paru. La grosse fi-fille mangeait le sien goulument en me fixant toujours avec un sourire débile en coin.

“Une fois, c’était une petite fille, de douze-treize ans, continua la voisine le regard placide me fixant droit dans le blanc des yeux, en sautant debout dans la tasserie de foin, elle s’était empalée l’entre-jambes sur un piquet. Ils l’ont coupé et ils nous ont amené la petite de même, le piquet planté là.”

“Calvaire.” pensais-je tout bas, en détournant le regard.

La vue maintenant un peu mieux adaptée à la noirceur, en tournant la tête pour ne plus voir la voisine en pleine face, je voyais sur le comptoir près du lavabo, la vaisselle bien propre qui séchait dans le rack à vaisselle. Une collection de longs couteaux en inox et une prothèse en plastique couleur chair qui achevait de s’égoutter les faux orteils en l’air.

Un étrange vertige m’a pris, du jamais vu, jamais ressenti avant. Ma tête atterrissait de côté au ralenti, mon oreille s’est collée sur le crémage doux et chaud, le gâteau me servait maintenant d’oreiller. Le décor noir blanchissait.

J’ai senti les doigts de la grosse fi-fille pousser fort sur ma carotide. “Il commence à être temps, je pensais qu’il tomberait jamais ton hostie de senteux de voisin.” dit la grosse fi-fille.

Et ma voisine, toute calme:

“Commence à le découper, Ginette, je vais aller mettre de la chaux dans le bain.”

 

Flying Bum

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