Les amitiés égrenées

Le 1er mars à Brighton au Royaume-Uni, Céline est décédée. Je ravale ma salive. J’essaie de comprendre ce qui me trouble autant. La choquante proximité d’un nom que je connais si bien avec les mots “est décédée” tout juste à côté.  Tomber face à face avec la mort sur un ridicule écran de téléphone me désoriente totalement, même si je sais que personne n’est éternel. Personne. Et ces amis surgis du passé qui se rappellent soudain à moi dans la même tristesse paralysante.

Cela ressemble en tous points à une violente réaction viscérale à la fin d’un film lorsque tout se dévoile ou bien meurt. Céline adorait les films. Et les violentes réactions viscérales.

***

C’est en lisant un poème d’Anna de Noailles, J’écris pour que le jour, il y a moins d’un an, que j’ai repensé à elle, allez savoir pourquoi, et je l’ai contactée. Et j’ai appris ébaubi sa fin imminente.

J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,

Parce que l’eau, la terre et la montante flamme

En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme !

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,

D’un cœur pour qui le vrai ne fût point trop hardi,

Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,

Pour être, après la mort, parfois encore aimée,

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,

Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,

Ayant tout oublié des épouses réelles,

M’accueille dans son âme et me préfère à elles…

***

Je ressens une bonne part de culpabilité quand je réalise que je ne savais même pas si elle était toujours vivante tout ce temps-là. Que cette éternelle amitié promise, comme tous les serments des anciens amants, s’égrenait lentement dans l’air du temps. Après quarante ans et le plus grand des océans, pourquoi, comme une éternelle muse, se rappelait-elle toujours à mes pensées.

And you call me up again just to break me like a promise

So casually cruel in the name of being honest

I’m a crumpled up piece of paper lying here

’Cause I remember it all, all, all too well.

Taylor Swift, Red.

***

Il existe une multitude de raisons pour lesquelles tout peut aller de travers. Tourner à la catastrophe, au drame, ou pire dans l’oubli, que la fin se fait un devoir de devenir inévitable. Il y avait un grand vide. Cela l’effrayait; elle tentait de le remplir. Elle semble avoir réussi au-delà de ses propres espérances, comme elle me le racontait récemment. Mais pour moi c’est comme si le temps révolu n’était que la réaction de toute cette sorte de choses qu’on peut lancer dans ce vide pour le remplir et qu’on devient les victimes collatérales de cette injuste fausseté. Mais encore, il existe une mince chance que c’était la bonne chose à faire, la parfaite solution, l’œuvre impeccable, et si, oui mais si, mais encore . . . on se perd.

Espérer se retrouver dans celui qu’on était avant de rencontrer celle qui nous a jadis élevé le coeur et l’a tenu au bout de ses bras pour un moment c’est comme espérer comme un vrai fou la machine à voyager dans le temps. Le passage du temps réécrit le passé et nous tentons désespérément de blanchir nos âmes au passage, mais le mieux que l’on puisse faire c’est de les effacer encore un peu plus.

Céline est décédée et déjà son silence transforme les mots qu’elle m’a inspirés. Leur donne une force nouvelle et une parcelle d’éternité inespérée.

Elle a été une Isabelle, quelques Adéline, une rare Marie-Luce et des fragments d’elle colorent bien des personnages, dans d’autres de mes récits, comme toute bonne muse s’amuse à se cacher partout.

***

De la façon dont elle aspirait la fumée de ses clopes en creusant ses joues par en-dedans, la façon dont elle tordait jadis une poche de thé, à la façon dont elle peignait ses ongles, montait ses toques, rien ne lui échappait; lui, tout le charmait, tout lui semblait drôle. Une tomate, trois concombres sur le dessus du frigo, rien ou presque en-dedans sauf à boire, comment par crainte des voisins elle étouffait ses propres cris, ses dents dans le creux d’un cou, en enfonçant ses ongles dans la chair d’un dos, rien, rien ne lui échappait. Elle savait aimer, elle ne savait juste pas comment aimer du début jusqu’à la fin. Les fins étaient toujours abruptes. Douloureuses. Comme ses brûlantes étreintes.

Extrait de : La comète aussi mourra, qu’on peut lire ici :

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C’est comme ça que ça m’apaise de me rappeler de nous. . . le soleil de plomb qui nous draine jusqu’à la dernière goutte de sueur et qui nous fait dire, “T’en voulais du soleil, t’en as-tu assez pour ton argent?” Quand nous nous aspergions le corps avec des bouteilles de push-push mal rincées qui donnaient à nos sueurs une fraîche odeur de lave-vitres. Et que nous étions cassés comme des clous, moi qui lettrais à la main au pinceau des affiches d’épicerie de coins de rue, elle qui vendait du chocolat chez Laura, des millionnaires l’un pour l’autre. Nous les freaks intellos qui se moquions de tous ces gogos qui préféraient les émotions de La Ronde à celles de la mescaline ou du LSD tout en râpant de nos dents la dernière chair tendre collée à la peau raide d’un morceau d’Oka.

Extrait de : La théorie des olives, qu’on peut lire ici :

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Isabelle était belle comme ses quatorze ans et elle savait se faire plus belle que les plus belles actrices françaises avec des fringues payées à la livre dans les sous-sols d’église. Il m’arrivait de squatter son petit logis lorsqu’englouti dans l’instant présent je manquais le dernier autobus du soir. Isabelle et moi dormions alors serrés l’un contre l’autre entraînés dans les angles inconfortables d’un divan-lit bancal, elle en vêtements de nuit, moi dans mes bobettes de coton blanc. Je ne savais jamais si elle fréquentait sérieusement quelqu’un ou non et cela n’avait alors aucune espèce d’importance pour moi. Nos corps se laissaient volontairement s’emboîter immobiles dans la même chaleur réconfortante sans s’inventer d’autres histoires et nous trouvions le sommeil ainsi. Nous pouvions alors devenir à nouveau ces enfants qui se cachaient toujours quelque part dans un recoin de nous.

Extrait de : Les mal partis, qu’on peut lire ici :

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Le long de la 117 dans le parc de La Vérendrye, sur les parois rocheuses, des initiales souventes fois gravées ou peintes deux par deux, des prénoms, des coeurs et des flèches, des chiffres pour des années, le temps qui est, le temps qui passe, le temps qui fût. Sur les arbres, les bancs, la pierre, de tout temps les amoureux ont laissé des traces de leur histoire. Cela donne à l’imagination du passant le plaisir de deviner bien des histoires qui sont mortes et enterrées depuis belle lurette. Les âmes immortelles des amoureux rôdent toujours pas tellement loin de ces marques, on peut parfois les sentir. Mais bien d’autres ont pris des chemins différents et trouvé d’autres compagnons de route ailleurs et parcouru leur propre destin sous d’autres cieux. Des décennies peuvent s’écouler, mais des siècles ne sauraient effacer les puissants instants et les sentiments profonds qui furent jadis et qui unirent les êtres pour un moment et rien ne devrait nous soustraire à la joie de leur offrir de temps à autres une forme ou une autre de souvenir, de célébration.

Extrait de : Le grand remous, qu’on peut lire ici :

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Elle rejoint aujourd’hui l’imaginaire où elle a toujours été chez elle, comme dans la noirceur d’une salle de cinéma, fillette sur un quai de la Châteauguay, sous la triste pluie de Brighton ou sur la grève du Grand-Remous, dans un chiche studio de Rosemont ou ailleurs. C’est là qu’elle demeure désormais. Elle demeure ailleurs et un peu à tous ces endroits à la fois.

Et si elle revenait, comme pour tous mes vieux amis, la conversation reprendrait exactement où elle avait été laissée. Les mots se rabouteraient nonobstant le temps qui coupe les phrases en deux. Ces conversations magiquement ressuscitées sont autant de grimaces de singe lancées à la face même du temps. Peu de gens peuvent vraiment comprendre ce mystère. Un moment indéfini d’absence devient comme un signet, planté dans un livre, l’histoire de deux vies qui revit dès qu’on tire le signet et qu’on retrouve la trame, les personnages, le plaisir, aussi fort, puissant. C’est le langage des vrais amitiés.

Et lorsque survient la mort qui vient nous prendre par surprise, crétins que nous sommes, la ligne est coupée sec et nous restons coincés dans le sombre silence de nos seuls mots. L’amitié devient alors une histoire que l’on se raconte maintenant tout seul avec soi-même la plupart du temps.

Et nous regrettons.


 

Flying Bum

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À Céline, avec mes plus vives sympathies à sa fratrie, Bernard que j’ai un peu connu, Ronald, Sylvie et tous ceux qui devront se parler d’elle tout seuls maintenant.

L’homme à la coupe Longueuil

Sur le bureau de l’homme à la coupe Longueuil, une plaque de laiton sur laquelle est gravée la seule règle qu’il connait : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil.

Bien enfoncé dans sa chaise qui craque et qui couine, sur fond de compilation Classic Rock, les yeux rivés sur sa cliente, une femme mi-quarantaine à la chevelure blond miel. Elle prend tout le temps qu’il faut pour bien examiner la splendeur indéfinissable de la coupe Longueuil de l’homme à la coupe Longueuil devant elle. Puis elle s’écrie tout d’un trait : “Ma fille est disparue depuis six mois, elle n’a que seize ans !” Elle tend à l’homme une photo d’une fillette au visage envahi de taches de rousseur dans son habit d’écolière. Puis elle lui tend une autre photo de la même fille, seulement accroupie de dos ne portant qu’un g-string avec un serpent tatoué sur la colonne. Ramassés dans un coin de la photo, des mots griffonnés : “Hé, m’man ! J’me débrouille pas pire, t’inquiètes!” et c’est signé Adéline, xoxo.

L’homme à la coupe Longueuil trouve la photo en g-string et tatouage beaucoup plus belle que l’autre mais là n’est pas la question, il accepte le cas de toutes façons. Il aime les cas, n’importe quel cas, il adore son boulot. Il adore, vénère peut-être, sa coupe Longueuil également. Sa coupe Longueuil le fait se sentir bien, se sentir masculin et sexy et il se fout totalement de l’opinion que les gens se font des autres gens qui portent la coupe Longueuil. Les gens n’y comprennent que dalle à la coupe Longueuil, le devant court pour le bureau, le derrière long pour la fête, pas besoin d’avoir inventé le bouton à quatre trous pour comprendre. Il parle toujours d’une grosse voix empruntée et boit sa bière à même la cannette, porte un gros ceinturon noir, la clope au coin de la gueule. Sa Corvette est montée sur des blocs derrière chez lui mais un jour, il finira de la remonter, un jour, parce qu’il aime sa voiture comme sa propre mère. On est comme on est, se dit-il, et il se charge de l’apprendre à tout le monde qu’il croise, je suis l’homme à la coupe Longueuil.

***

L’homme à la coupe Longueuil lance négligemment sa carte d’affaires sur le bar. C’est écrit L’homme à la coupe Longueuil, détective privé et dessous, en plus petit Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. La barmaid plutôt ragoûtante a les cheveux courts, roux, un perçage au coin d’un œil. Ses bras sont couverts de tatouages et de bracelets; une superbe fille, superbe lesbienne. Son enquête l’avait conduit là, à Montréal, rue St-André au sud de Sainte-Catherine. Toutes les jeunes filles en fugue se ramassent à Montréal, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb. Mais cette ville n’est pas la ville de l’homme à la coupe Longueuil. Il se faisait regarder bizarrement, du coin de l’œil, à la minute même qu’il avait traversé le pont Jacques-Cartier parce que s’il y a une chose que les freaks de Montréal ont en sainte horreur c’est un homme à la coupe Longueuil. Il avait dû plus d’une fois affirmer à son corps défendant son mot d’ordre menaçant : Pas de niaisage avec l’homme à la coupe Longueuil. Il se retient de l’invoquer à l’instant même. La lesbienne lui offre un sourire douteux en continuant de tourner un chiffon dans un verre, comme si de rien n’était.

“Avez-vous vu cette fille?” Il brandit la photo devant le nez de la barmaid.

“C’est quoi ta coupe Longueuil, un fantasme ou quoi?” qu’elle réplique.

“Rien. C’est rien que des cheveux.”

La barmaid lui lance un regard de feu. “C’est pas rien que des cheveux. C’est une fuck’n coupe Longueuil.”

T’as l’air d’une vraie rebelle, toi,” dit-il, “c’est quoi d’abord ta jupette aux motifs d’Hello Kitty?”

“Bah, une mode. Je trouve ça drôle, un peu stupide.”

L’homme à la coupe Longueuil mâchouille un cure-dents. “tu veux dire que tu aimes ça parce que c’est un peu stupide?”

“J’aime ça et je pense que c’est stupide.”

“Moi je l’aime ma coupe Longueuil, elle fait partie de moi.” Il se penche vers la barmaid. “Ne me joue pas cette carte stupide, ne joue pas l’amour-haine-amour avec moi parce que tu n’aimes pas la coupe Longueuil, pas cette sorte de jeu. Je suis un homme de passion. Je suis moi et 100% moi-même et je suis . . . l’homme à la coupe Longueuil.

Du coup, un Tennessee on the rocks atterrissait devant lui.

***

L’homme à la coupe Longueuil se réveille au petit matin dans le lit de la barmaid, tout emberlificoté dans ses draps en tempête, une bouteille de whiskey sur le plancher. La barmaid dort, pâle et nue, c’est donc vrai, pense-t-il, que les rousses sont si blanches avec tous les petits accessoires de nuit roses comme de la gomme balloune. Une constellation de perçages qui scintillent ici et là sur son corps dans le soleil levant qui entre par la craque des rideaux. L’homme à la coupe Longueuil sort du lit, s’étire voluptueusement.

Un truc attire son regard sur la commode : une publicité pour un club de danseuses nues. Et là, sur la photo du prospectus, enroulée dans un poteau de laiton, les cheveux défaits, un serpent qui se tortille sur sa colonne avec elle, Adéline dans son plus beau costume d’Ève. Une autre pépite qui tombera sous peu dans les goussets de l’homme à la coupe Longueuil. Qui peut cacher quoi que ce soit à l’homme à la coupe Longueuil? Sûrement pas une Adéline de seize ans ou une barmaid probablement bi-sexuelle finalement.

À ce moment précis un clic retentit du radio-réveil et l’air de Whole lotta love envahit la pièce. L’homme à la coupe Longueuil lance ses cheveux derrière sa tête d’un mouvement théâtral, les peigne vite vite avec ses doigts, fait de grands cercles avec ses bras avant de les positionner pour la meilleure toune jamais composée pour le air guitar. À l’autre bout de la chambre, la barmaid maintenant à moitié réveillée est assise au bord du lit et observe l’homme à la coupe Longueuil dans sa magistrale nudité – qu’il a fort probablement oubliée – qui se fait aller dans un ébaubissant solo de guitare invisible sur la musique de Led Zeppelin, la quéquette qui suit la danse.

“Tabarnak,” pense-t-elle, “Veux-tu bien me dire quelle sorte de bozo j’ai ramené à la maison hier soir? C’est qui ce gars-là?”

Mais dans le fond d’elle-même, elle sait. Tout le monde le sait.

C’est l’homme à la coupe Longueuil.


Flying Bum

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Madame Clémence

Madame Clémence aime bien les fleurs coupées, les voitures mauves et les hexagones, particulièrement les hexagones. Elle traîne en permanence un compas de métal, un œillet séché mauve et blanc et un rapporteur d’angles en plastique dans son sac. Madame Clémence a longtemps été l’institutrice crainte autant qu’adorée de bien des générations d’enfants qu’elle a eus sous sa férule.

Aujourd’hui madame Clémence regarde passer ses journées à l’ombre d’un chêne dans la cour intérieure de son complexe résidentiel, elle surveille les écureuils et les geais bleus se disputer les arachides et les grains de maïs séchés. Elle cogite sur la congruence des triangles et les angles obtus bissecteurs, mais elle en parle rarement avec quiconque vient s’assoir près d’elle. Elle est épuisée du regard condescendant que portent les plus jeunes sur les vieilles comme elle, leurs hochements de tête ridicules comme s’ils se préoccupaient d’elle ou même s’ils savaient de quoi elle parlait.

Le fils de madame Clémence et ses petites-filles lui apportent des casse-têtes et des livrets de sudoku, essaient de la convaincre de vendre sur Ebay sa copie impeccable des Éléments d’Euclide dans une édition ancienne. Ça vaut une fortune, mamie, mais leur intérêt s’arrête là. Madame Clémence n’est pas certaine de ce qu’est Ebay au juste, mais elle s’est procuré une lourde armoire métallique et un cadenas hors de prix pour conserver et surtout protéger tous ses trésors incompris. Plus de vingt ans après sa retraite, madame Clémence rêve encore de géométrie.

De jeunes gens passent leur chemin, mais ne s’arrêtent pas. Dans sa tête, elle a envie de leur crier : N’oubliez pas vos postulats ! Récitez vos théorèmes !

Madame Clémence observe longuement un rosier hybride qui fleurit en plein soleil, elle fait un bref aller-retour sur la lune, replace son sac à mains sur ses cuisses.

***

Samedi, Léon le fils de madame Clémence est venu la visiter. Il lui a apporté deux sacs d’épicerie et une pile de magazines. Madame Clémence ne porte pas le moindre intérêt aux magazines à potins des deux ou trois derniers mois mais elle s’abstient de le mentionner. Elle lui a souri tout simplement lorsque Léon lui a fait une bise sur le front.

“Est-ce qu’on devrait aller au parc, aujourd’hui?” lui demande-t-il.

“Je veux un tableau,” répond Clémence, “un tableau noir et des craies.”

Léon dispose méticuleusement les boîtes de soupe dans le garde-manger. Il s’arrête, soupire. “Un tableau, veux-tu bien me dire ce que tu vas faire d’un tableau?”

“Ça te dérange en quoi? Je ne te demande pas de le payer. C’est une demande assez simple quand même.”

Léon termine son petit travail d’étalagiste et plie le sac de papier brun contre son abdomen.

“Tu n’as même pas encore touché au livre de cryptogrammes que je t’ai apporté la dernière fois.”

“Je n’aime pas tous ces casse-têtes. Je n’ai jamais demandé un livre de cryptogrammes.”

Léon disparaît dans la chambre de madame Clémence. Elle entend des sons de draps qui claquent dans les airs. Léon est un ingénieur, il travaille pour une compagnie d’ordinateurs sur le design de quelque chose qui s’appelle un chip. Madame Clémence aurait bien aimé comprendre son travail mais Léon a toujours été chiche sur les détails. Madame Clémence voyait dans ses explications vaseuses un manque d’intérêt de Léon pour le métier qu’il pratiquait, cela la préoccupait. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément.

Léon était divorcé; madame Clémence voyait ses filles plus souvent que lui. Cela la préoccupait également, mais ses petites-filles étaient de bonnes filles. Elles lui apportaient des tablettes de papier quadrillé et des crayons de plomb.

Adéline avait à peine vingt ans et étudiait la psychologie à l’université. Elle avait les mathématiques en sainte horreur mais elle pouvait écouter patiemment madame Clémence lui en parler pendant des heures en conservant le sourire.

Marie-Luce avait seize ans et elle peignait des formes géométriques abstraites avec de l’acrylique fluo; elle aimait discuter, philosophiquement on s’entend, de la représentation spatiale, de la haute-dimensionalité des formes. Madame Clémence n’avait rien à redire sur les centres d’intérêt de ses petites-filles, bien qu’elle aurait grandement apprécié connaître une jeune personne capable de voir clair dans le théorème de Pythagore.

***

Léon réapparaît au salon avec en mains le beau cardigan bleu marine de madame Clémence.

“Allez, on va au parc,” dit-il.

“Tu ne me feras pas porter ce foutu chandail. On est encore en plein été.”

***

Lundi, les côtes de madame Clémence ont commencé à la faire souffrir, elle avait aussi développé de lancinantes démangeaisons et une toux sèche. En agrippant fermement le bord de son lit pour se lever, elle avait ressenti une sensation de vrombissement dans ses oreilles; elle a transféré son poids sur ses hanches et des éclairs blancs venaient perturber sa vision périphérique lorsque ses pieds ont touché le sol. En s’appuyant sur les murs, elle s’est lentement glissée jusqu’à la salle de bains.

Elle ne ressentait aucune envie de s’habiller ni de manger; même respirer lui demandait de consentir trop d’efforts pour rien. Elle est restée dans sa robe de chambre, s’est installée sur le divan au salon, rideaux tirés. Lorsque la fatigue s’est faite un peu trop lourde, elle a fermé ses yeux.

***

Madame Clémence se tenait debout devant sa classe. Un paquet de jeunes frimousses dans leurs chemises blanches propres et bien repassées, la regardaient en lui souriant. Yvan Chamberland avait levé la main avec tant de vigueur s’agrippant de l’autre main sur le côté de son pupitre.

Madame Clémence s’est avancée vers lui et lui a remis la craie puis s’est placée sur le côté du tableau.

Chamberland debout perpendiculairement au tableau, d’une parfaite rotation de son bras traçait un cercle parfait; il y a ensuite tracé un triangle-rectangle parfaitement inscrit dans le cercle. Pendant qu’il écrivait le nom de toutes les composantes de son graphique, madame Clémence s’est assise sur le petit pupitre, le premier en avant. Puis elle s’est mise à pleurer.

Les enfants se sont réunis alentour d’elle pour la consoler.

“Ça va aller, madame Clémence,” disaient-ils, “On aime ça la géométrie, nous, vous savez.”

Madame Clémence a levé les yeux sur Éliane Fortin, ses deux tout petits yeux perdus derrière d’épaisses lentilles et ses queues de cheval bien égales de chaque côté de son visage, puis elle dit, “Je sais que vous aimez la géométrie, les enfants, je le sais.”

***

Madame Clémence s’est réveillée dans une pièce blanche et froide. À première vue, cela lui semblait être un hôpital, mais il n’y avait ni médecins, ni infirmières, ni machines. Elle était assise dans une bergère aux motifs dorés; un bouquet de glaïeuls et des roses irisées baignaient dans un vase de cristal sur un comptoir de tuiles blanches au dessus en acier inoxydable étincelant.

Madame Clémence n’a que cligné des yeux, lui avait-il semblé, et Léon était là, comme une apparition, traînant un grand tableau noir sur roulettes. Il l’a installé près des fleurs, tiré les freins, puis il a disparu comme il était venu.

Madame Clémence s’est réchauffé les mains, les frottant l’une avec l’autre, elle entendait des voix étouffées.

“Fais-lui la lecture,” disait une voix douce mais presqu’inaudible, “lis-lui un beau théorème, elle les aime tellement.”

Madame Clémence aurait bien aimé avoir une craie à ce moment-là et sur ce, Marie-Luce est apparue. Elle lui tendait un long bâton de craie jaune tout neuf. Madame Clémence l’a cassé en deux comme elle l’avait fait systématiquement pendant toutes ces années, presque quarante ans, puis elle a marché lentement jusqu’au tableau.

Définition numéro un, disait une des voix étouffées. “ Le point est le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique, un lieu au sein duquel on ne peut distinguer aucun autre lieu que lui-même.

Madame Clémence a frappé le tableau d’un seul coup sec du bout de la craie puis elle a souri.

Définition numéro deux : “La droite est une longueur sans largeur.”

Madame Clémence trace une ligne, ses doigts tenant la craie bien serrée, d’un seul trait, le dos bien droit, d’un bout à l’autre du tableau. En regardant la belle ligne jaune, fière d’elle, madame Clémence a plissé les yeux et elle a vu jaune. De belles grosses fleurs de tournesol. Plein.

Sa sœur Joséphine courait loin devant elle entre deux rangs de tournesol, ses cahiers dansaient en tous sens dans un sac d’école en coton cousu par leur mère à même un sac de semences.

“Essaie de m’attraper, Clémence,” que Joséphine criait.

“Cours, Clémence, cours, cours …”

Clémence a déposé la pile de livres qu’elle tenait entre son avant-bras et sa poitrine et s’est mise à courir le plus rapidement qu’elle pouvait. Mais Joséphine n’a jamais ralenti. Elle était plus vieille du haut de ses dix ans, si forte et compétitive.

La petite voix étouffée de fille s’est fait entendre à nouveau.

Postulat numéro un : “Un segment de droite est une ligne qui relie deux points.”

Madame Clémence cherchait le tableau dans la brume dense et jaune qui avait envahi la pièce.

Postulat numéro deux : “Un segment de droite peut être étendu à l’infini de chaque côté des deux points d’origine.”

Madame Clémence a repris son souffle un moment. Elle s’est placée devant le tableau. Elle a placé la pointe de sa craie directement sur une des extrémités du segment de droite. Puis elle a tracé.

Jusqu’à l’infini.


Flying Bum

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À la mémoire de Clémence Blais, bien qu’il ne s’agisse pas d’elle vraiment, sauf pour les émotions, les miennes, qui m’ont servi de matière première.

35 millions de minutes

C’est lors de la septième étude clinique que je suis mort, ou que je crois être mort – je veux dire que je suis probablement mort. Si je n’étais pas mort cette fois-là, il y aurait eu tout un chiard de procédures ou de poursuites légales, ça se serait su et je n’ai entendu parler de rien à ce jour. Va savoir, un juge m’aurait peut-être octroyé plein de fric et je n’aurais plus jamais besoin de m’inscrire à toutes ces études cliniques rien que pour payer les factures et rembourser les dettes. Et acheter mes pilules. La vie de cobaye pour trois jours, 250 balles, une bagatelle de 4,320 minutes sur les 35 millions de minutes que constitue ma vie à ce jour. Cinq cennes la minute pour lentement avaler leur cigüe.

Je n’ai pas déclaré aux chercheurs que je prenais des pilules par crainte qu’ils m’excluent des études, et sans les études je meurs – autrement, c’est tout. Si j’avais le plus petit doute que ces gens-là possèdent la moindre forme de compassion et qu’ils me diraient simplement, “Hé oui, ce sont des choses qui arrivent, on comprend ces choses-là,” alors j’aurais joué franc jeu au départ – je suis une bonne personne, seulement mon corps est parti en mode trahison, en perpétuelle dépression et en proie à des douleurs sévères.

Oui, je suis une bonne personne ! Je fais de mon mieux, vraiment. Mais qu’est-ce qu’un gars peut faire quand son propre corps le tue? Que je leur aurais demandé. Et détruit son esprit aussi? Si tu es bon, si tu as bien mémorisé toutes les règles, tu vas voir le médecin. Le médecin te prescrit la pilule et tu redeviens à peu près humain pour un autre mois, 40,000 minutes au bas mot. Mais bientôt l’état ou la compagnie d’assurances ou peu importe le rond-de-cuir qui demande au médecin de cesser de distribuer les bonnes cures (excepté entre eux, j’imagine, ou à leur courtier en bourse, une maîtresse pas trop farouche, ou au sénateur local ou à l’homme de la compagnie d’assurances qui rend la pleine jouissance du corps et de la vie impossibles à quiconque sauf aux copains).

Alors là, tu t’écrases au fond d’un cagibi grand comme ta gueule pour 50 balles payées pour une étude ou une recherche quelconque – une étude sur comment votre cerveau se bouffe lui-même lorsqu’on ne lui offre rien de mieux à festoyer, présumément déduit, s’ils osent t’avouer ce qu’ils étudient vraiment, ce qui ruinerait les choses pour eux et pour toi – tu gardes tes questions, juste que tu puisses recevoir les 50 balles et stopper la misère pour un jour ou deux. Deux-trois mille minutes.

“Avez-vous déjà souffert d’une dépression ou avez-vous été diagnostiqué de dépression chronique ?

“Non.”

“Avez-vous déjà été pris d’attaques de panique ou avez-vous déjà eu un diagnostic de troubles anxieux ?”

“Non.”

“Existe-t-il une raison quelconque pour que vous consentiez à vous écraser au fond d’un cagibi grand comme votre gueule pour 50 misérables balles le temps qu’on découvre ce qui peut bien arriver à un être humain abandonné dans le noir à lui-même pour 50 tristes balles contre 5,000 minutes de sa vie ?”

“Aucune, absolument aucune raison. Pourquoi existerait-il une bonne raison ?”

La septième fois, ils m’ont scellé de la même façon que toutes les fois avant, avec l’étudiante en stage et ses quatres billes d’argent piquées sur l’oreille et qui te dit, “On se revoit de l’autre côté !” à mesure qu’elle enfonce le piston de la seringue. Je m’installe comme d’habitude, rien que moi et mon esprit. C’est une chose terrible d’avoir rien d’autre à faire que de comprendre ce qui se passe dans votre esprit. La plupart du temps, lorsque je n’étais pas encore dans le cagibi, j’avais un plan : internet, la télé, des petits jeux idiots sur mon petit écran de téléphone avec d’autres esprits que je connais sur internet. Adieu, dès lors, mon esprit à moi ! Mais ils confisquent les portables, les rats. J’aimais quand même être vivant à cette époque singulière lorsque j’étais toujours vivant. J’aimais cela, vraiment – j’aimais comment on était presque une nouvelle race d’humains, vivant à la troisième personne. Imaginez s’assoir tout seul à la chandelle en ne faisant rien d’autre que de penser toute la nuit, ou à raccommoder des chaussettes, ou boire du porto, ou pleurer votre quatrième enfant mort-né. Dès que je m’imagine faire partie de l’ancienne race d’humains, mon esprit s’interrompt abruptement. Il y a toujours d’autres esprits dans lesquels s’emmêler, les esprits de mes ami(e)s, les esprits étrangers, les sections commentaires d’articles qui n’intéressent vraiment personne, leurs répliques dont je me bats les couilles vivement, où la masse d’esprits confédérés qui se rassemblent pour s’exprimer tout haut, pour n’avoir pas à se parler les uns les autres directement. Face à face.

Internet Internet Internet ! Pilules Pilules Pilules ! 

Je me demande souvent, du fond de mon cagibi, qu’est-ce qui peut bien se passer ailleurs. Je sens mon esprit qui me boxe depuis l’intérieur, mes reins, mon pouls, mes récepteurs d’opioïdes. J’observe alors le fin cadre de lumière qui fait le tour de la porte, toute la vie qui tente de s’infiltrer à travers ce halo ridiculement ténu et je me dis tout bas : “Je croyais pourtant vouloir profiter de ce moment pour améliorer mon esprit !” Méditation, la pleine conscience, la visualisation et toute cette sorte de choses. Avec 50 balles ou sans 50 balles, les pilules et la sainte paix mises à part, je croyais que ce serait bêtement lénifiant pour moi de passer un moment avec moi-même dans ce cagibi. J’ai souvent lu à propos de ces gens qui se sont installés seuls en forêt hostile pour effacer la société de leur esprit, des gens qui ont franchi les pôles en raquettes, des gens qui ont marché à travers les déserts avec rien d’autre qu’un sac à dos et une certaine fureur de vivre – vraiment vivre, calvaire ! – et je ressens parfois de la honte de ne pas être un de ces gens, même si ces gens finissent toujours par revenir au bercail et lancer un blogue, une page web, ou écrire un livre à propos de leur quête, une série-télé, ouvrir une chaîne de boutiques de raquettes ou de sacs à dos, toutes sortes de variantes de société, regardez-moi ! qui me fait me demander si quelqu’un maîtrise vraiment son propre esprit ici-bas. Ou c’est rien que moi. Une véritable maîtrise, on s’entend. 

Toutes ces choses circulaient dans mon esprit dans le cagibi étroit lorsque je suis assurément tombé raide mort. Ce n’était guère différent des fois précédentes – ils avaient commencé à fermer toutes les lumières à l’extérieur à partir de la cinquième étude, alors le halo n’existait plus, fini aussi le ronronnement du climatiseur.

“À quoi est-ce que je pensais là ? Pense pas à la mort. Pense surtout pas à la mort.”

Et si la mort n’était rien d’autre que ce cagibi ? Calme et paisible, pour que tu saches à tout moment que là-bas, au-delà d’où tu ne pourrais plus jamais aller à nouveau, ni en revenir, se trouverait toujours cette autre chose beaucoup moins calme et paisible, cette chose qu’on dit importante, où tu dois toujours être agréable et sympathique mais serait-ce tout cela bien mieux que d’être tout court ? À quoi bon n’être qu’être, alors que je pourrais à ce moment précis être occupé à améliorer mon score au Tétris, mais en lieu et place, je suis mort.

Je ne sais pas qui ni pourquoi serait-on est revenu me chercher. Qu’essaie-t-on de prouver ? Pour la science, je veux dire. Peut-être ne voulaient-ils que faire un autre exemple de l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Cette inhumanité est toutefois démontrée et revalidée depuis des lunes par des cohortes de scientifiques, et la stagiaire aux nombreux perçages d’oreille me semblait pourtant tout à fait humaine, à sa façon. Qui connait les rondeurs que peut dissimuler un long et ample sarrau ? Je n’apprécie guère son patron, le chercheur en chef qui ne lève jamais les yeux de son Ipad, mais je pensais à lui encore et encore lorsque j’attendais de sentir la poignée de porte enfin tourner. Qu’est-ce qu’il peut bien regarder maintenant ? Mon esprit, mon âme qui se projetait, ou ma pleine conscience, ou ce qui restait de moi et de mon âme alors, tout en moi se demande s’il est occupé à finir un mot croisé, s’il photographie son souper pour le publier en ligne, est-ce que dans mon nouvel état je suis capable de pénétrer son esprit, comme un fantôme, au moins assez longtemps pour aller dans son Ipad voir si j’ai reçu des courriels ou pour faire mes adieux à d’autres esprits que j’aimais bien. Bizoux à ma douce. Au début, j’ai pensé écrire des petits mots d’esprit ultimes à tout un chacun et je sentais mon esprit faire des efforts pour réussir : Bonsoir, je suis dans un cagibi avec mes deux genoux imprimés dans le front ! 

Une haleine pâteuse de drogue, #çametue #enviedepisser #hashtagsurmondown. Puis je me suis mis à me demander si une catastrophe ne s’était pas abattue sur la terre, m’ont-ils vraiment oublié ici ? Est-ce qu’une guerre nucléaire a été déclenchée ? Je n’ai ni faim, ni froid et je ne me désintègre pas sous la force des rayons gamma. Je ne fais que respirer, je suis seulement pleinement conscient de ma respiration, seul avec ma respiration, et puis on aurait dit que je me retirais, et je me retirais, puis j’ai été retiré, ou retenu c’est pareil, puis j’ai eu une pensée profonde et puissante pour une croustille de maïs, une salsa bien épicée et un verre de porto,

 

et ensuite j’étais libre.


Flying Bum

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En en-tête, Office in a small city, Edward Hoooer, 1953

Un jardin dans ma tête

Il est minuit. On est couchés. On vient d’écouter Star Académie en reprise et j’entends le verglas grésiller contre la cheminée de tôle, son cliquetis contre les grandes fenêtres. Dehors le vent gronde, les grands bancs de beige se transforment en patinoires. La météo annonce qu’une vingtaine de centimètres de neige se déposeront au courant de la nuit après la pluie et le verglas. Je ferme les yeux et dès lors je suis dans mon jardin sous un soleil ardent, on peut rêver. D’abord, j’étale toutes les enveloppes de semence sur la table et je vois déjà les rangs bien droits de tomates, de betteraves, d’oignons, de carottes, de boc choï et de belles salades de toutes les couleurs. Je prépare les semis. Ma boîte d’herbes et d’épices. Toutes ces variétés de fleurs. Toute la terre du jardin retournée prête à accueillir les semences et les plants. Le tout nouveau jardin de fraises, quatre rangs de vingt-quatre pieds chacun à détourber, toute la terre à tourner, à engraisser, amender, tant de travail à la bèche, à la pelle, à la fourche. Pas trop forçant, tout de même, bien emmitouflé dans mes couvertures prêt à tomber dans les bras de Morphée.

***

Il est minuit. J’ai abandonné le lit conjugal et je suis sorti de la maison, je creuse un autre rang de trous en forme d’étoile pour les nouveaux fraisiers. Les derniers trous n’étaient pas assez profonds. Les fraises ne faisaient que siffler au lieu de chanter comme elles auraient dû – comme c’était écrit sur les enveloppes de semence. Même que dans les journées particulièrement chaudes et sèches, elles ne faisaient que murmurer. Siffler ou murmurer c’est déjà bien assez impressionnant pour un fruit, mais pour ma douce c’était devenu une source de frustration, grande amateur de chanson et fan finie de Star Académie. Elle regardait les rangs de fraisiers par la fenêtre de cuisine et me servait perpétuellement son long soupir comme si un poids énorme s’écrasait sur elle forçant tout l’air à sortir de ses poumons. J’ai déjà eu un fauteuil de cuir qui faisait le même bruit toutes les fois où je m’assoyais dedans; elle m’a demandé de m’en débarrasser.

“On a payé une petite fortune pour ces fraisiers chantants,” qu’elle me dit, par la fenêtre grande ouverte. À ce moment précis, les fraisiers sifflaient l’air d’Il était une fois dans l’ouest. C’était bien quand même. De belles harmonies, une ou deux fraises à peine sur le lot sifflaient peut-être un quart de ton à côté, la perfection n’est pas de ce monde faut croire. “Des fraisiers chantants, pas des fraisiers qui sifflent . . . ou qui murmurent. Si j’avais voulu entendre siffler, j’aurais acheté des foutus pinsons,” vocifère-t-elle.

“On aurait pu s’acheter un perroquet,” que je lui réponds, “on aurait pu lui apprendre les paroles d’une chanson ou deux.”

“La publicité promettait qu’elles chanteraient,” dit-elle sur un ton qui semblait vouloir mettre un terme aux discussions.

***

Alors m’y voici et il est toujours minuit. Sous la lumière de la pleine lune, armé d’une pelle bénie par un chanoine et un arrosoir en forme d’éléphant remplie du sang d’une brebis. Tout était clairement spécifié dans les instructions sur les sachets de semence. Même le sang de brebis, incontournable. Comme les trous en forme d’étoiles. Heureusement, les arrosoirs en forme d’éléphant étaient en solde au Tigre Géant.

Cette-fois-ci, je creuse les trous un peu plus profonds. Pas mal plus profonds qu’initialement et c’était presque l’aube lorsque j’ai complété les travaux. J’entendais déjà les oiseaux se racler la gorge dans le bois en préparation de leur concert casse-oreilles matinal, comme s’ils se levaient irritables, sur un lendemain de cuite avec des querelles et des argumentations à finir. Je m’imagine toutes les sortes de drames usuels à leur 5 à 7 de la veille qui finissait toujours tard, avec des papas oiseaux qui passent beaucoup trop de temps à la table de la ravissante sœur de l’hôte – une femelle au plumage éloquent et à la poitrine aux couleurs vives. Et le matin suivant, les plus nerveux qui vont d’une branche à l’autre en se gazouillant des explications vaseuses et des excuses douteuses.

Lorsque j’ai eu fini de transplanter les fraisiers, je les ai arrosés avec le sang de brebis puis avec un peu d’eau pour faire descendre le sang magique. Je suis resté là un bon moment à regarder fièrement le travail fini, espérant secrètement que les plants me remercieraient en chantant une belle chanson. Le soleil atteignait déjà la cime des arbres, et les oiseaux en étaient maintenant à l’étape de s’en aller silencieusement vaquer chacun à ses petites affaires en s’évitant systématiquement du regard les uns les autres.

Aucune chanson venue des fraises, toutefois. Le traumatisme de la transplantation était encore tout récent; une chose bien peu plaisante, que l’on raconte, d’être déraciné puis replanté plus creux.

Je suis rentré sur la pointe des pieds, je me suis débarrassé de tous mes vêtements de travail et je me suis installé au lit malgré mes odeurs de sueur, de terre et de sang de brebis. Ma douce a bougé un peu puis elle s’est roulée légèrement histoire de me concéder un pouce ou deux de plus sur le matelas. Je me suis installé sur le dos au-dessus des couvertures fixant le plafond du regard. Le soleil était déjà trop vif pour que je m’endorme alors j’ai attendu jusqu’à ce que me vienne la lassitude à force d’attendre rien du tout.

C’est à ce moment-là qu’il m’a vraiment pris le goût que les fraisiers commencent à chanter quelque chose. Une attaque aussi soudaine que sournoise. Quelque chose de triste et de poignant, de leurs belles petites voix bien rouges de fraises qui pénétrerait par la fenêtre de la chambre comme une brise musicale qui atteindrait mes oreilles, étendu sur le lit avec ma douce qui ronfle à mes côtés et le soleil qui continue à grimper dans le ciel, sa chaleur qui se ferait de plus en plus sentir – celle du soleil, pas de ma douce. Ça aurait été bien que cela finisse par une chanson. Je pense, mais il était encore trop tôt pour ça.

Je me suis levé et je me suis dirigé vers la cuisine, j’ai préparé du café, puis j’ai attendu qu’il se passe peu importe ce qui devait se passer ce jour-là.

Ensuite, je me suis réveillé.

L’hiver est toujours là.


Flying Bum

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En en-tête : Coin jardin papillon, Vincent van Gogh, 1887

Championne sauteuse

Saute, saute, saute, tape des pieds.

Crème glacée, limonade sucrée.

Comment sera ton cavalier?

Gros, grand, gras, riche à craquer.

La mère d’Adéline lui garantit que ça ne coûte pas trente sous de plus en efforts d’aimer un homme riche plutôt qu’un homme pauvre. Elle dit aussi qu’une fille doit se servir de sa tête parce que tout ce qu’un homme veut, ce sont toutes les autres parties de son corps. “Alors pas de danger pour Adéline-la-pas-fine,” que réplique sa sœur Marie-Luce en piquant l’épaule d’Adèline de son index pointu, “parce qu’elle n’a pas d’autres parties, elle. Rien qu’une tête d’épouvantail montée au bout d’une perche, ah, ah, ah !”

“Au moins, j’ai pas cinq mentons et la panse qui pend par en avant comme Marie-Suce la cochonne.”

Le crêpage de chignon finit d’une claque. La lèvre inférieure de Marie-Luce vibre, ses joues s’enflamment, ses yeux se plissent. Adéline sait qu’elle ne devrait pas parler de son ventre qui s’est mis à enfler l’été dernier et comment il pend misérablement maintenant, comme une poche vide. Pas supposée de parler du garçon non plus, Gérald Laflamme, ni du pauvre bébé, bien que tout le monde sait très bien qu’elle l’a perdu, du moins c’est ce qu’on raconte comme si Marie-Luce l’avait “perdu” dans le fond de l’armoire à balais et qu’elle ne s’en était plus jamais inquiétée. Difficile de se retenir tout de même pour Adéline lorsque Marie-Luce la traite de pattes d’autruche ou d’enfant sauvage capturée au Bornéo. Parfois, elle n’essaie même pas de se retenir, les mots partent tout seuls pour aller blesser sa soeur .

Un, deux, trois, devinez

Qui est là à se bécoter

C’est Gérald et Marie-Luce Côté

D’abord les baisers ensuite les bébés.

Marie-Luce s’élance la paume grande ouverte, assurée d’atteindre Adéline en pleine face mais la fille est svelte et rapide comme une belette. Elle se pousse et claque la porte assez fort pour qu’elle ouvre maintenant des deux bords et Adéline ne se retourne même pas pour voir. Une fois en sécurité dans la rue, elle bat des bras jouant l’oiseau de toutes les couleurs, un geai bleu peut-être. Elle entend déjà les slip-slap de la corde à danser au loin. Elle dandine la tête en entonnant déjà la comptine.

En Ontario aho, aho

Quand il fait chaud aho, aho

On se déshabille ahille, ahille

On saute à l’eau aho, aho

Mon chien m’a vu ahu, ahu

Il m’a mordu ahu, ahu

Je lui réponds ahon, ahon

À la maison ! ahon, ahon

Le lendemain ahin, ahin

Sur le chemin ahin, ahin

J’ai rencontré, ahé, ahé

Elvis Presley ahé, ahé

Il m’a d’mandé ahé, ahé

De l’épouser ahé, ahé

Je lui réponds ahon, ahon

Mon effronté, toé

Ahé, ahé, toé !

Adéline doutait de rencontrer Elvis un jour, mais elle était prête à sauter. Elle tourne le coin et dit Hé! Puis elle s’appuie sur le mur de briques chaudes et attend avec les suivantes. Les jumelles Higgins pompent leurs genoux haut dans les airs à l’unisson entre les cordes doubles. Leurs têtes tournent une fraction de seconde vers Adéline et elles la saluent d’un même Hé!  Puis elles crient aux tourneuses de cordes “Plus vite, plus vite!”. Petites vedettes pompeuses, pense Adéline mais elle garde son sang-froid, son visage au neutre, sinon les deux petites frais-chiées n’appelleront jamais son nom.

C’est Laurence Beaudet avec ses aisselles poilues et sa cousine Nicole qui tournent les cordes. Adéline pense que Laurence devrait commencer à porter des chandails à manches longues parce que tout ce poil est dégueu, ça ferait mieux à son chien qu’à elle. Ça donne le goût de regarder ailleurs comme quand la mère d’Adéline lui parle des parties du corps. Comme les parties du corps de Frankenstein? Elle n’a jamais osé demander à sa mère de quelles parties exactement elle parlait mais Adéline se doute que ce sont des seins qu’elle parle. En fait, toutes les filles parlent de cela, tout bas en se collant le visage les unes contre les autres – quand est-ce que ça commence à pousser, vont-ils être aussi gros que celle-ci ou celle-là, sinon, s’il vous plaît beau petit Jésus, qu’ils soient parfaits, de même taille et bien ronds.

Janette Higgins ne saute pas si vite qu’elle le prétend, elle se prend souvent les pieds en se retournant pour voir l’effet que sa longue chevelure au vent produit sur les garçons qui passent sur le trottoir, examine leurs visages hébétés lorsque sa jupette relève et les laisse voir les rayures colorées de ses petites culottes.

Adéline, elle, pourrait sauter éternellement. Elle pourrait sauter sur tous les rythmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, en souhaitant qu’il y ait des cordes aux cieux et des anges pour les faire tourner. Lorsqu’elle s’insère entres les cordes, tout change. Elle se l’explique difficilement mais même l’oxygène qu’elle respire est différent dans le tourbillon des cordes. Le slip-slap des cordes contre le ciment des trottoirs la transporte dans la transe des cordes. Elle pénètre comme si de rien n’était dans les cordes en mouvement, les bras pendants contre son corps et sa tête qui fixe le passage des cordes au sol en se dandinant de haut en bas comme un bubble-head. Lorsque la transe embarque, ses pieds prennent la relève des commandes, les cordes donnent le rythme, dictent la hauteur des sauts.

Sa mère dit qu’elle va abandonner la corde un jour ou l’autre. Elle l’affirme avec une voix sirupeuse en regardant par la fenêtre au-dessus du lavabo, les deux mains dans l’eau de vaisselle et le regard comme dans le vide. Elle parle pareil lorsqu’elle parle de p’pa. Adéline et Marie-Luce n’ont aucun souvenir de lui. Il avait le corps perpétuellement agité et des pieds à l’avenant, disait la mère. Il ne pouvait tenir en place bien longtemps et il était parti pour nulle part sans demander son reste lorsqu’Adéline est née. Adéline se rappelle alors que sa mère est vieille, bientôt trente-huit ans. “Je ne suis pas prête d’arrêter de sauter,” qu’Adéline dit à sa mère, “peut-être quand j’aurai – elle allait dire 38 – “Adéline! Allez, fille, c’est ton tour, t’as été nommée. Il y a la lune mais il y a les cordes aussi. Saute !”

Adéline saute, elle baisse la tête, se roule l’épaule et embarque avec la remontée des cordes. Un, deux, trois. Elle prend position avec grâce, comme un couteau chaud dans du beurre mou. Tout son corps bouge gracieusement dans le vortex des cordes, un ballet de trottoir. Plus rien à l’extérieur des cordes ne la touche, Elvis en personne, les parties du corps ou même les aisselles poilues de Laurence Beaudet. Dans le tunnel en mouvement, plus rien n’existe.

Je suis une princesse hollandaise

Tout de bleu vêtue de laine

Les choses qui me plaisent . . .

La réglisse et les bonbons

Les olives les cornichons

Gomme balloune et beaux garçons

Beaux comme un grand capitaine

Saluer sa mère la reine

Partir dans son grand bateau

Avec lui un long tango-oho

Danser une belle polka-aha

Juste comme ça aha-ha

(Pas de polka sous les cordes)

Slip-slap, slip-slap

Slip-slap, slip-slap

Je suis une princesse hollandaise . . .

Adéline ressent les grésillements dans ses pieds qui sautent, elle croit sincèrement que ses pieds sont ses meilleures parties. Pas question de les abandonner, de s’en départir, de les perdre dans l’armoire à balais avec les bébés perdus ou de les coincer dans des souliers à talons hauts avec les bouts en pointes de pizza comme ceux de Marie-Luce. Sa mère dit qu’elle est folle. Marie-Luce dit qu’elle est folle. Adéline dit que sauter c’est mieux que des bébés perdus dans le bide ou des yeux perdus dans le vide. Dans un tourbillon de cordes, les seules règles qui s’appliquent sont le rythme et les cordes et la vitesse du coeur qui bat lorsque vos genoux s’élancent vers le ciel avant que vos pieds les propulsent à nouveau. Si elle cessait, elle ne se reconnaîtrait plus elle-même. Quelque chose en elle s’effriterait et elle mourrait égrenée sur le trottoir comme une statue de sel bulldozée. Elle ne peut pas finir de même. Elle ne veut pas. Jamais dans cent ans.

Je suis la reine de la corde

La meilleure de tous les trottoirs

Je peux sauter jusqu’à la lune

Sauter sur un seul pied

Ou sauter sur deux pieds

Un kangourou en Australie

Ou sauter jusqu’à Paris

Crier oui, oui, oui

Aller toucher aux étoiles

Retomber sur un nuage

Où personne peut venir toucher

Les parties de mon corps

Même pas Elvis Presley

 

Même pas la peine d’essayer.


Flying Bum

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Un mardi au lac

Adéline attend pendant que son Jules tatillonne avec les agrès et les appâts dans la boîte du camion. Il tatillonne éternellement avec les choses, toutes les choses. Toujours. Elle entend un bruit vague au loin, une sorte de musique, cela vient des beaux terrains de pique-nique plus haut sur la côte derrière eux, mais elle n’écoute plus vraiment de musique autre que celle que Jules lui joue sur sa guitare. Une part du prix à payer pour s’être mariée, la perte d’une partie d’elle-même, sa musique. Celle qu’elle aimait avant. Elle avait remarqué cela et bien d’autres choses encore depuis qu’elle s’était installée avec son Jules.

“Je t’ai apporté des trucs pour passer le temps.” Jules agite devant les yeux d’Adéline un CD fraîchement gravé avant de l’insérer dans le lecteur du camion. Elle a mis un moment à comprendre, un riff de guitare rockabilly saccadé davantage que rythmé, comme une litanie de spasmes, que les haut-parleurs du camion projettent en craquelant et en grinchant jusqu’à l’autre côté du lac. Idée horrible. Avec un peu de chance, quelqu’un attendrait qu’ils soient sur le lac et viendrait éteindre le lecteur – ou le détruire à coups de bâton de baseball. Adéline observe Jules dans son jeans coupé juste en bas des genoux pendant qu’il descend péniblement la chaloupe sur la rampe de mise à l’eau vers les eaux plus profondes. Elle maintient l’embarcation sur place en tenant une rame appuyée au fond du lac. “Tabarnak, avais-tu vraiment besoin de le laisser descendre aussi loin,” que Jules lui crie. Il s’est hissé à bord avec la grâce d’une ballerine de 100 kilos mais le bateau a dangereusement calé sous son poids, est devenu instable pour un moment.

“Je n’ai rien fait, moi. Le bateau est exactement là où tu m’as dit de le stopper. Il a juste bougé un peu à cause de son air d’aller.” Adéline s’est appuyée sur la rame plus fortement pour stabiliser l’embarcation. Léon Santerre était quelque part pas loin, elle le savait. Ils l’avaient vaguement planifié, Jules serait tellement préoccupé par la pêche, elle se mettrait à avoir chaud soudainement, à se sentir mal, à devoir retourner au bord où Léon l’attendrait. Déjà, elle sentait presque le regard de Léon venu de quelque part dans la pinède au bord du lac, Adéline se demandait combien de temps encore elle attendrait avant de forcer son Jules à la ramener au bord, elle attendait que son stress culmine suffisamment pour qu’elle passe à l’acte.

Jules maniait les rames et les amenait lentement de l’autre côté du lac, un endroit à l’ombre des grands pins ou disait-il, se trouvait la belle grosse truite. Adéline ne savait pas si cela était vrai ou non – qui peut affirmer vraiment savoir où se trouvent les belles grosses truites – mais elle savait que la peau de Jules ne supportait pas le soleil, alors un coin à l’ombre semblait une chose sensée. Alors qu’elle se sentait mal pour lui, cela ne la préoccupait guère que dans une demi-heure à peine elle s’offrirait une petite douceur bien dissimulée dans la fraîcheur de la pinède avec Léon. Jules et elle avaient fait le tour de la question depuis longtemps, toute cette sorte de choses, que ferais-tu pour moi, pourquoi ne ferais-tu pas cela, changerais-tu cela pour moi, les choses ne devraient pas se passer ainsi et ils semblaient s’entendre sur cet équilibre précaire dans lequel Jules ne poserait pas trop de questions et en retour Adéline s’occuperait de Kevin, Émile et Adèle comme toute bonne mère le ferait. Occasionnellement, mais très occasionnellement, elle ouvrait ses cuisses et laissait Jules s’y insinuer et y tatillonner sans fin à sa façon. Elle prétendait sourire lorsque Jules lui écrivait une chanson d’amour et la lui jouait sur sa vieille guitare usée. Mais l’amour de Jules était maintenant comme un virus qu’elle craignait attraper à nouveau et retransmettre comme une vulgaire grippe, une maladie d’amour transmise subtilement.

Jules a relevé les rames et laisse dériver la chaloupe qui tangue fortement, les vagues giflent puissamment les côtés du bateau dans une parodie de tranquillité, et Adéline ne peut penser à autre chose que Léon qui la pénètre avec force en immobilisant ses poignets derrière sa tête. Jules jette l’ancre, attrape sa ligne à pêche et l’appâte, la jette à l’eau et commence à attendre patiemment que ça morde. Jules ne la prendrait jamais de la sorte, d’aucune façon qui implique la force ou une virilité bien assumée – beaucoup trop gentil de nature – et c’est une chose qu’elle avait réalisée assez vite, un besoin extrêmement difficile à lui exprimer, bien que pour elle il aurait pu essayer, rien que pour elle, mais le fantasme aurait perdu sa magie. Adéline le savait. L’expliquer à Jules aurait été aussi futile que lassant, troublant comme l’idée même qu’elle pourrait obtenir la chose qui lui semble la plus satisfaisante de l’homme à qui elle fait confiance plutôt que d’un homme dont elle n’était certaine de rien. Peut-être tout cela faisait-il partie de l’excitation particulière de son fantasme. Toute une affaire, cette chose pour Léon Santerre, passionnée et à la limite violente, comme les vagues qui s’écrasent violemment contre le roc, quelque chose comme un roman à trente sous vendu sous le comptoir, excepté en vrai.

Adéline pense vite et prend une décision intempestive, elle se lève et plonge à l’eau, dans la profondeur des courants froids à la limite de capacité de ses poumons, puis elle arque son corps comme un boomerang et refait surface pour entendre Jules qui lui crie : “Adéline, tabarnak, what the fuck? Voulais-tu nous faire chavirer? ”

“J’ai chaud. Ce foutu mardi de pêche était ton idée.” Elle replace ses cheveux pendant qu’elle se maintient en surface.

“Je voulais juste passer du temps avec toi,” que Jules répond.

“Pêche Jules, pêche. Attrape quelque chose, attrape n’importe quoi. Je vais aller faire une sieste dans le camion maintenant que je suis rafraîchie.” Adéline commence à nager à grandes brassées rapides vers la rive sans attendre ce que Jules pourrait rajouter, en s’en foutant royalement. Lorsqu’elle atteint la rampe de mise à l’eau, qu’elle y grimpe et qu’elle remonte, Léon était déjà assis derrière le camion à l’abri du regard de Jules, il attendait Adéline. Elle regarde furtivement par-dessus son épaule, là où Jules, comme d’habitude, fait comme elle le lui a demandé – la laisser aller se rafraîchir, pensait-il – et il pêche en pensant à ce qu’il avait bien pu faire pour mériter un sort pareil. Il n’était plus qu’un petit reflet pâle sur la grande masse verte du lac, les yeux fixés sur les ronds que sa ligne traçait dans l’eau.

“Mmmmmm,” dit Léon Santerre en étirant le bras pour fermer la musique débile. Léon passe son nez dans le décolleté d’Adéline, puis sa langue. “Mmmmmm, huile de coco et merde de poissons.”

“Ta gueule, Léon, ne parle pas.” Adéline le prend par la main, l’entraîne vers la boîte du camion et l’aide à enjamber, le tire vers elle. Elle peut entendre les bruits de métal qui résonnent un moment dans la boîte et lorsqu’elle s’étend, elle s’imagine Jules qui revient et qui les prend sur le fait; il y aurait meurtre peut-être, comme dans les films, le craquement des pas dans le gravier, la montée d’adrénaline, le coeur parti en fou, le sang qui gicle partout. Elle s’imagine les choses les plus affreuses même lorsque Léon tire ses deux poignets et les tient serrés contre un pneu de secours pendant qu’il la pénètre sans plus de cérémonie; elle ferme ses yeux et oublie ses pensées paranoïaques, elle tortille son bassin sentant un écrou – ou va savoir quoi – coincé sous elle, qui l’agresse. Léon Santerre grogne, lui raconte quelque chose à l’oreille d’une voix gutturale et malgré elle, elle ne peut s’empêcher de penser à Jules qui pêche à l’ombre de la pineraie, perdu totalement et insignifiant dans ce décor vert immense.

Et du bien que l’amour pourrait lui faire si c’était puissant et régulier comme la force de la vague qui gifle le bateau, violente, incessante, éternelle.

Mais déjà là, en grommelant un long borborygme, Léon Santerre lui étend une belle petite crêpe de sperme sur le ventre.


Flying Bum

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Un buste titanique

Léon aurait bien aimé avoir de la glace alors il ouvre le congélateur d’Adéline et c’est là qu’il les a trouvés. Des douzaines et des douzaines, emballés dans du papier d’aluminium chacun avec sa petite étiquette – Georges, Henri, Étienne…– Tous relativement de la même grosseur. Plus gros qu’un pouce, pense-t-il alors qu’il entre sa main dans le congélateur pour mettre le sien contre un des emballages pour comparer. Oui, mais des plus gros et des plus longs aussi, doigts ou doigts de pied, pense-t-il, rien d’autre dans le congélateur. Il en soupèse un discrètement.

“Alors, Léon,” dit Adéline. “Tu le déballes, celui-là?”

Léon s’empresse de replacer Julien à sa place parmi les autres. Il soulève son verre de Southern Comforth. “Y’a pas de glace?”

Elle fait signe que non et Léon referme la porte du congélateur.

Léon trempe ses lèvres dans le Southern Comfort en zieutant hypocritement l’énorme buste d’Adéline dont le décolleté assez plongeant laisse Léon voir deux gigantesques galbes blancs, tout juste s’il ne voit pas les mamelons aussi.

“Alors, tu es prête, on y va maintenant?” demande-t-il à Adeline.

“Non, pas tout de suite,” répond Adéline en ramassant son verre à elle, “on se beurre la gueule un peu avant?”

Merde, pense Léon. Une partie de lui-même pourrait bien finir au congélateur d’Adéline avec sa petite étiquette qui dirait Léon. Il se sent beaucoup moins motivé maintenant que lorsqu’il avait vu la photo –le buste, ô mais quel buste– d’Adéline sur l’application de rencontres. Ils se sont rencontrés dans un site spécialisé, sur la page de discussion réservée pour les gens aux prises avec des troubles paniques. Paniquée au théâtre recherche paniqué au centre commercial pour une soirée sans paniquer au cinéma en plein air, et plus si affinités.

Ils ont dansé dans la cuisine, dansant sournoisement leur route vers la chambre à coucher d’Adéline. Diana Krall, Glenn Miller, Michel Legrand. “On se retrouve ensemble parce qu’on panique et qu’on s’enfuit au moindre caprice de nos humeurs, n’est-ce pas?” demande Adéline. “Oui,” répond Léon intrigué. “Si seulement on pouvait arrêter le temps,” dit Adéline, “si seulement la terre s’arrêtait gentiment de tourner.”

C’est là que Léon comprend, qu’il fait les liens, la musique, les affiches des frères Marx, sa broche de perles, sa coupe balai avec la frange au carré, ses bas roulés. Au bas de sa jupe, ses genoux blancs qui absorbent la lumière, Léon s’imagine des jarretelles, un corset, de la dentelle.

Sous l’habile gouverne d’Adéline, la danse dérive irrémédiablement vers la chambre à coucher, elle ouvre la porte, Léon la suit docilement comme hypnotisé par les mamelles gargantuesques. Elle marche lentement vers la fenêtre. Elle va à la recherche d’une chose dans le coin de la pièce.

“Mon perroquet. Zappa. Frank Zappa,” dit-elle sans se retourner. Elle ouvre la cage, tend un doigt. De sa main libre, elle se déboutonne et défait l’agrafe de son soutien-gorge. Zappa agite ses ailes laissant voir ses longues plumes jaunes et bleues. Léon est ébaubi. Ce buste, ouf. Deux énormes lolos relativement fermes pour leur taille.

“Parfois, Zappa est mon unique source d’affection.”

Elle installe le perroquet au centre de sa poitrine, le pousse profondément dans ses montagnes de chair blanche et le mouvement des ailes de Zappa s’arrête totalement, plus un flip flap, plus un couinement. Léon a peur pour Zappa. Puis elle le libère, le retourne sur son perchoir et referme la porte dorée.

L’oiseau baragouine un brin et Léon s’imagine qu’il vient de dire Ouf, enfin en sécurité.

Des coussins en forme de billots l’encerclent lorsqu’elle se dresse sur les genoux au centre du lit, son énorme buste relevé qui défie la gravité, les bras grand ouverts. “Alors, qu’est-ce que tu penses de moi, comme ça?”

“Est-ce que je peux être franc avec toi?” dit Léon.

“Vas-y, exprime-toi,” répond Adéline qui bouge subtilement ses épaules pour donner vie à son buste affriolant.

Léon cogite sérieusement. Jérôme, Paul-André, William. Même Frank. Elle le roulerait lui aussi tout entier dans du papier d’aluminium, inscrirait Léon en travers sur sa poitrine, le coucherait dans un énorme congélateur à la cave. Garderait le meilleur dans un petit emballage pour le congélateur de la cuisine.

“Je crois que je pourrais tomber en amour avec toi,” risque-t-il vaincu par autant de chair, qu’est-ce t’en penses?”

“Fascinant,” qu’elle répond alors que ses bras attirent Léon vers elle, tire son visage dans le vaste canyon de chair chaude entre ses seins. Elle l’y enfonce le plus profondément qu’elle peut, et elle peut vraiment, beaucoup. Le coeur de Léon se met à battre la chamade, tous ses membres en tremblent, son souffle comme une montée de panique commence déjà à appeler la libération.

Oui mais encore, elle l’enfonce toujours plus dans sa chair, encore plus longtemps, plus profondément, les battements du coeur d’un Léon affolé accélèrent, ses membres vibrent à l’unisson, quel buste! Son agitation, son souffle désespéré tout risque de s’arrêter.

Si seulement il pouvait se tenir tranquille, pense Adéline, cesser de bouger comme Zappa, les deux bras coincés entre les siens, de paniquer la tête disparue dans ses seins.

“C’est toi qui commences à pépier, là, mon beau Léon?” qu’Adéline demande à Léon en souriant méchamment.

Elle le serre encore plus fort et elle sent la vibration de ses membres cesser, le battement de ses bras s’arrêter, de ses jambes.

De son coeur aussi.


Texte proposé à l’Agenda Ironique de février qui se tient chez “Nervures et Entrailles” sous le thème partie du corps, ici : https://josephinelanesem.com/2022/02/01/le-diable-au-corps/


Le Flying Bum

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Adéline un jour, Adéline toujours

À la récréation, à l’école primaire d’où l’on vient, nous jouons à la tag gelée, seulement on n’a pas à toucher l’adversaire pour le geler, on doit l’embrasser. Lorsqu’on vous a embrassé, vous devez rester immobile jusqu’à ce que quelqu’un vous tague à nouveau. Je courais très vite, mais je me laissais toujours rattraper par Adéline Gagnon. Elle avait de longs cheveux soyeux avec une frange coupée impeccablement au-dessus des sourcils et elle portait de longues bottes en caoutchouc blanc. Elle m’embrassait puis disait “Tag, t’es gelé!” et je lui répondais en souriant “Oui mais encore?” ravi d’avoir senti ses lèvres sur les miennes.

***

Dans le sous-sol chez Adéline Gagnon, nous avons quinze ans. Ses parents sont partis à une soirée de Mariage Encounter et sa grande sœur se refait les sourcils tranquille dans le salon en haut. Nous avons fumé une bonne quantité de cannabis et entamé une cruche de vin maison de son père. C’est l’été et je peux goûter la chaleur de l’été sur la peau d’Adéline Gagnon. Grimpés l’un sur l’autre, nous sentons le vin fruité, le fumet de cannabis enterré sous la gomme Spearmint, un peu la sueur, la rouleuse de tabac Drum, le shampooing Halo. Mais ce n’était pas si horrible que cela en a l’air.

“Arrête pas, pas encore, pas tout de suite,” qu’Adéline murmure dans le noir pas trop fort que sa sœur ne l’entende. C’est inhumain, j’en suis incapable, j’explose pas longtemps après.

***

En ville, dans ma nouvelle piaule, et nous écoutons un disque de James Taylor. Adéline Gagnon est venue pour la fin de semaine – elle étudie au collège à Québec. Nous avons dormi une fraction de nano-seconde depuis hier, elle porte un t-shirt jaune serin rien en-dessous, et une culotte à moi, un bas de pyjama en flanellette. Un café percole lentement dans ma vieille cafetière du marché aux puces mais pour le moment nous mangeons des biscuits et nous buvons une bière. On fait semblant qu’on sera des adultes un jour et qu’on arrêtera de boire de la bière à onze heures du matin, mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne pour le moment.

Il neige dehors. Il neige toujours dans mon foutu bled. Ma piaule est au septième étage d’un vieil hôtel transformé en conciergerie bon marché. Dans le corridor, y’a quelqu’un qui rit fort, fort. Il chante une chanson à propos d’une Simone. Adéline Gagnon et moi sommes assis au pied de mon lit et nous regardons par la fenêtre. Elle enroule ses bras sur mes épaules. Des gens patinent sur la rivière en bas au loin sous l’éclairage bleuté artificiel, et on peut voir la neige tourbillonner dans les rayons de lumière des lampadaires.

Adéline Gagnon est en amour, qu’elle me raconte, avec un gars qu’elle a connu au collège.

Je regarde vers la fenêtre. Je veux sauter, mais je ne veux pas mourir.

Juste voler rejoindre les tourbillons de neige dans la lumière.

***

Lorsque je revois Adéline Gagnon, c’est par un pur accident. Elle est en ville pour le week-end; elle aide sa vieille mère à emménager à l’hospice au bord de la rivière. On s’est tombés dessus dans un bar sur la troisième, je suis revenu m’installer dans le coin après une autre séparation.

À la fermeture des bars, j’offre à Adéline Gagnon de la conduire chez elle, où que ce soit qu’elle crèche. On est en avril, tout un beau mois d’avril et l’air de la nuit se donne des grands airs d’été, alors on marche. On se remémore de beaux instants comme si tout le bonheur du monde avait été laissé derrière nous. Elle me parle de ses enfants, de la vieille Cadillac de sa mère qu’elle conduit maintenant, les cours de ballet pour adultes qu’elle donne maintenant à des groupes de vieilles pattes raides. Elle parle très peu de son mari, pas du tout finalement.

“Il est correct, tu sais,” dit-elle, “Il est un très bon père.”

J’acquiesce d’un mouvement de la tête à peine perceptible. Il se fait tard, Adéline doit retourner finir des choses dans la maison de sa mère. Je rentre à pied.

***

Il m’est bien difficile d’expliquer le lustre exceptionnel que peut prendre la ville certaines nuits lorsque toutes les choses semblent bien à leur place pour une rare fois. Lorsque tu marches tranquillement avec Adéline Gagnon et sa toute nouvelle, excentrique coupe de cheveux; lorsqu’une grosse lune se cache dans un creux de vague entre deux bâtisses, lorsque la musique qui sort d’une voiture qui passe lentement se trouve à être exactement une chanson mémorable, lorsqu’Adéline Gagnon marche près de toi dans ses souliers de toile bleue, sa robe jaune canari, des croix de néon flamboient au-dessus du clocher d’une église vide et tu te trouves exactement au milieu de la nuit et pour un tout petit fragment de temps, ta vie te semble parfaite, sans souvenirs déchirants, et d’une douceur tellement enveloppante.


Flying Bum

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En en-tête, Eleven a.m., 1926, Edward Hopper

Un été de même

De tout l’été, jamais notre feu n’a cessé de rallumer des grands pans de ciel charbonneux pendant que nous réinventions les pires histoires de fantôme avec une théâtralité exagérée. Au bout de la place Basile-Patenaude, dans le terrain jadis vacant, nous brûlions n’importe quoi dans une arène de pierres rondes savamment disposées et la police laissait encore les garçons s’amuser tranquilles à cette époque là.

La lune nous épiait derrière des voiles noirs de nuages sombres qui lui chatouillaient le visage au passage.

Les anglais ont un bien joli mot pour cela : boyhood. Ce mot n’existe pas en français. C’est comme tout le bonheur de l’enfance mais ça concerne les garçons seulement.

Dès le dernier jour d’école nous avions planifié cet été là sous l’escalier de cave du bloc-appartement chez Réal Mathieu, coincés les uns contre les autres comme des insectes écrasés entre des doigts sales. Baptiste proposait qu’on ne fasse que des choses amusantes au max, qu’on s’éclate, des choses qu’on ne serait pas prêts d’oublier. Des pétards à mèche et quoi d’autre. Nous n’aurions onze ans qu’un seul été de toute notre vie. Pas le temps pour attraper froid dans les yeux. Tout ce qui viendrait après, mystère, nous dépasserait, nous briserait peut-être.

On avait beau avoir onze ans, nous ressentions ces choses-là.

“Cet été là doit être éternel, avoir les allures au moins de durer pour toujours,” affirmait Réal.

“L’été pour toujours,” répondaient en canon nos voix de jeunes garçons.

Alors, le premier soir nous avons allumé un feu de camp dans la cour des Banville et nous refusions catégoriquement de dormir. Nous avons proclamé que les heures fraîches après minuit nous appartenaient de plein droit. Le soir suivant, nous avons grillé des guimauves et des saucisses rapinées ici et là en s’émerveillant de l’éternité qu’il nous restait encore devant nous, à toujours avoir onze ans, à toujours savourer, vénérer l’été.

Nos jours, la bamboche, les rapines, les grandes explorations, les parcs de Rosemont, les ruelles pas propres, les hangars en tôle contestés aux rats, l’expo 67, la joie, la pure joie.

La nuit suivante, nous nous sommes raconté des peurs toute la nuit et nous n’avons jamais fermé l’œil.

La nuit suivante, allongés dans l’herbe autour du feu nous avons compté un million et demi d’étoiles, soufflé de tous nos souffles réunis sur les braises les transformant en fumée, la dirigeant vers les étoiles et les étoiles nous soufflaient dessus en retour, je vous jure, on n’avait jamais autant eu de chair de poule même lorsque s’époumonait sans prévenir une chatte en pleines chaleurs et les matous qui se grognaient l’un après l’autre pour gagner ses faveurs.

Et bientôt, nous avons totalement perdu la notion du temps et nous volions sur les ailes des chauve-souris au son du crépitement des criquets et le souffle du vent qui faisait vibrer les feuilles dans les arbres en hommage au temps qui s’était totalement replié sur lui-même.

Puis sauvagement la fin de l’été, le crépuscule qui s’abat sur nos rêves, les derniers craquements du feu de bois.

“Maudite marde,” se répétait-on en canon en réalisant que notre éternité n’était pas aussi éternelle qu’on ne l’aurait espérée.

“Hé,” dit Réal Mathieu, “l’été prochain, la même maudite affaire. Tous les soirs, toutes les nuits. On fait un pacte.”

Alors le pacte fut conclu. Tous en rond les poings les uns sur les autres. L’été prochain. Promis. Et les étoiles ont juré-promis-craché prenant comme témoin la pleine lune complètement débarbouillée de ses voilures sombres.

Mais j’ai ressenti pour la première fois la douleur lancinante de la perplexité. L’été suivant, nous aurions douze ans et tout ce qui viendrait alors avec, le mystère, toute cette sorte de choses que nous ignorions pour le moment, tout ce qui nous dépasserait immanquablement.

Et des filles sorties de nulle part qui nous feraient languir et qui nous briseraient peut-être le coeur en mille miettes.


Flying Bum

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